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La voie de la non-peur…

La voie de la non-peur…

Il ne se passe pas une journée où l’on entend parler de « lâcher prise », « d’accepter les choses telles qu’elles sont »… Y’en a partout plein les bouches et les rayons et pourtant… Je regarde brasser l’air, tous ces moulins à vents agités, desséchés par leurs propres leçons… Le monde n’a jamais été si arrogant…

Le relâchement dont nous parlons, n’a rien à voir avec la « relaxation », un concept supplémentaire entre la diététique et les affaires. C’est tout bonnement la réalisation de notre propre nature. La découverte de notre véritable visage, l’atteinte de notre véritable demeure, la réalisation de notre Grandeur. Cela ne rentre pas dans une catégorie, une soupe de coaching mayonnaise…

Ne pas saisir, ou « lâcher prise », peut être une saisie supplémentaire. Le véritable lâcher prise est au-delà de la saisie et de la non-saisie. Il concerne la vision profonde de notre véritable nature, de l’insubstantialité du moi. Dès lors, qui saisirait quoi ? Cela ne peut entrer dans les philosophies de comptoir et les discussions de salon.

Soyons très clairs… « Je » ne pourra jamais lâcher prise car « je » est LE principe de la saisie egocentrique. « Fô que je lâche l’ego, que je lâche prise » est une masturbation. « Je » calcule, il cuisine au mieux il change la cuillère de main mais s’il accepte de relâcher ponctuellement c’est que pour l’instant, il n’a plus faim ou qu’il a choisi autre chose à manger… l’appétit revenu…

Pour lâcher prise, il faut aller au-delà du « je »… Et comme le disait Me Deshimaru il n’y a pas un deuxième ego derrière l’ego… « Ooooh, MOAA… je n’ai plus d’ego !  » en est la manifestation suprême.

Lâcher prise est la résultante d’une vision claire de ce que nous sommes, alors que le moi est un principe d’ignorance, d’aveuglement, de manque de clarté (« Avidyā ») et la caractéristique de l’aveuglement, justement, c’est de ne pas y voir clair….

Ce relâchement dont nous parlons, rencontre souvent quelque part, bien enfoui, un ultime point de résistance. Un point au delà duquel nous ne voulons ou ne pouvons aller. Notre tension. Une crispation :

La peur… 

Peur de perdre, peur du changement, peur de s’engager, peur de ne pas être aimé, d’être seul, … peurs ! A toutes ces branches, une seule et même racine : « Moi » ! La peur, qui s’enracine dans notre être le plus profond, passant dans le prisme de nos vies, s’irise en nuances infinies, se décline en de complexes modes d’expression. De la simple inquiétude aux phobies, en passant par l’angoisse ou encore la colère… Tout cela transpire par nos regards inquiets, avides, qui sentent la peur et qu’ont du mal à contenir nos multiples activités, nos anxiolitiques, y compris bien entendu… nos méditations… S’il y a des peurs nécessaires à la vie, comme la peur du vide, du feu… la plupart d’entre elles ne sont que le reflet d’une vision rétrécie qui handicape nos vies.

Me Cheng, sur son chemin, nous enjoint à ne pas résister, à relâcher…. à devenir doux… mais jusqu’où ?

Et bien… jusqu’au bout !

Mais attention : doux ne veut pas dire mou !

La douceur n’a rien à voir avec le sucre, c’est un regard ouvert, une attention infinie. Elle fait fondre le cœur le plus endurci.

C’est regarder et toucher sa vie avec une compassion infinie.

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Tel Ulysse, il nous faut nous attacher solidement au mat du navire de la pratique, pour traverser l’océan de notre vie, de notre douleur, de notre peur… les oreilles, les yeux et le cœur grands ouverts. Il y a une traversée à faire, une autre rive à atteindre. Curieusement, sur cette quête de la « non peur », la peur est peut-être bien notre meilleur guide, notre meilleure alliée. S’il ne faut pas la fuir, il ne faut pas la suivre non plus mais la regarder et comprendre où s’enracine sa poussée. Tout l’art est à cet endroit de relâcher, relâcher la résistance, sans capituler. « Pas de résistance, pas de laisser aller… » disait Me Cheng. On ne cherche pas à la faire disparaitre, à se rassurer, qui le ferait ? On approfondit sa relation avec cette énergie de la vie. On ne se raidit pas. En contemplant de quoi elle se compose, cette forme de l’esprit, alors sa force de dispersion se réduit. Seule la vision profonde permet de se libérer. Dans l’espace ouvert, elle n’a plus de prise pour opérer, elle redevient ce qu’elle est depuis toujours, une forme, une force d’énergie qui apparaît et disparaît dans la conscience. Les joueurs de taïchi que nous sommes, devraient apprendre à danser avec cette énergie de notre propre vie.

La souffrance, la peur ne disparaîtra pas. Elle révèle. Ma façon de la vivre oui.  C’est pour cela que le Bouddha en fit une noble vérité. Alors, relâcher… pour quoi faire si la souffrance ne disparaît pas ?

Pour complètement traverser… Pour revenir à la texture de l’esprit sans souillure.. texture qui est amour, clarté, espace et liberté !

Relâcher est l’acte de pure générosité.

C’est l’expression de la plus haute de l’humanité.

C’est le don même de la vie…

C’est l’arbre ou la fleur qui donne son fruit…

C’est pouvoir revenir à l’unique nécessaire…

A ce que, fondamentalement, je suis…

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Nos vies confortables, repliées sur elle même, sécurisées, mentalisées, à grands renforts de livres, d’applications… n’ont plus contact avec la réalité. Bien qu’hyper connectées, elles sont déconnectées de toute réalité, lissées, plates, desséchées, sans vie… Ce sont des coques sans fruit.. Des coques si hermétiques et si subtiles que rien ne passe plus. Elles étouffent le fruit.

Relâcher est un OUI, un abandon… Il permet à l’énergie à nouveau de circuler, à nos vies de faire ce qu’elles ont à faire, fleurir, donner du fruit. Me Cheng enjoignait à pratiquer comme si nous étions au bord du précipice : « Alors que vous êtes poussés, relâchez encore… » Mais attention ! Il ne dit pas de sauter, de se laisser pousser dans le vide ! Il met en lumière notre résistance et en fait une pierre d’achoppement. On pourrait dire : laissez l’espace ouvert et demeurez dans cet Ouvert toute la journée sans qu’il soit un « à côté de soi ».

Au bord du précipice, nous y sommes !

Comme dit le bouddha dans un sutra sur la peur, nous sommes comme des enfants inconscients jouant dans une maison en flamme.

La face de l’impermanence apparaît toujours là où l’on s’y attend le moins. Elle se charge pour chacun de son éducation. Ce que l’on pensait éviter en tournant à gauche, vous arrive par la droite. C’est le chemin !

La voie de la non-peur n’est pas un chemin sans peur. Mais une façon d’être avec, de cheminer avec l’ensemble des énergies qui composent la Vie de ma vie.

Lorsque dans le silence, toute attente, tout calcul est oublié, que cessent les poursuites, la course aux intérêts, que tombent les paupières et les masques des vues fausses, alors la clarté de notre esprit originel apparaît. L’esprit du moi et du mien, de renommée et d’intérêt cesse de nous défigurer. Peut apparaître la clarté de notre véritable visage, notre visage originel, celui d’avant la naissance de nos parents..

Au final, la peur est l’enseignement ultime… Aucune raison de s’en débarrasser. Nos conforts nous coupent d’elle et de la réalité. Elle nous ramène à l’essentiel. Ce que nous appelons notre vie, va de toute façon finir, alors… ? Qu’en faisons nous ? Alors, au fond, il ne reste qu’une question :

Notre vie est elle passée en vain ?

Se résume-t-elle à rien ?

La crainte d’une vie obscure, absurde, inutile et source de souffrance devrait nous pousser à nous comporter enfin comme des êtres humains…

 

 Hérald Loygue

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