Par Emmanuel
Une figure discrète, au cœur de la lignée de Cheng Man-Ching
柯啟華 (Ke Qihua, Ke Chi-Hua ou Ke Chi-Huang) fait partie des disciples directs du célèbre Maître Cheng Man-Ching (Zheng Manqing).
Il appartenait au cercle intérieur des disciples de Zheng Manqing, statut qui témoigne de sa position privilégiée parmi les étudiants les plus avancés et les plus proches du maître. Cette distinction le plaçait aux côtés d’autres figures notables comme Xu Yizhong (徐憶中), Liu Hsi-heng (劉錫亨), Ju Hongbing (鞠鴻賓), Huang Sheng Shyan (黃性賢), Benjamin Lo (羅邦楨), ou encore William Chen, (auprès de qui notre professeur a également étudié), et qui contribuèrent tous à préserver et diffuser l’enseignement de Zheng Manqing après sa mort en 1975. Fondateur de l’école Lizhong Taijiquan et président de la Société de Recherche Zheng Manqing de 1999 à 2001, il incarna la préservation de cet héritage martial durant la seconde moitié du XXe siècle à Taipei. Malgré son importance dans la transmission de cette lignée, peu de sources documentaires subsistent, rendant sa biographie particulièrement difficile à reconstituer de manière exhaustive.
Né en 1921, comme des milliers de Chinois après la guerre civile, il rejoignit Taiwan suite à la retraite des nationalistes en 1949, période durant laquelle l’île devint un refuge pour la préservation de la culture traditionnelle chinoise. Cette migration massive transforma Taiwan en centre majeur des arts martiaux traditionnels, contexte dans lequel Ke Qihua développa son enseignement.
Les détails précis de sa formation martiale initiale restent inconnus. Aucune source ne documente ses premières années d’apprentissage avant qu’il ne devienne l’élève de Cheng Man-Ching.

Le contexte de la Société d’Étude Shi Zhong (時中學社, Shizhong Xuexhe) et la « Zheng Zi Tai Chi Research Association »
L’école fondée par Zheng Manqing à Taipei en 1951, la Shih Chung T’ai Chi Association (時中太極拳協會), est devenue en 1982, la « Zheng Zi Tai Chi Research Association » (正子太極拳研究會, Zhengzi taijiquan yanjiuhui). Créée par Me Ke Qihua, accompagné de plusieurs disciples du Me cheng, cette association avait pour but d’honorer et de perpétuer l’enseignement du Me Cheng. Le terme « Shi Zhong » (時中) signifie « Juste rythme ». De 1999 jusqu’à sa mort en 2001, Ke Qihua occupa la 3ème présidence de la Société, dans laquelle il enseignait également. Cette nomination 24 ans après le décès de Zheng Manqing survint à un moment critique où la préservation des enseignements authentiques du maître nécessitait l’autorité de ses disciples les plus anciens. Après la mort de Ke, c’est le Me Ju Hongbin qui lui succéda à ce poste, perpétuant la responsabilité de « gardien de la tombe » de Zheng Manqing et de protecteur de son héritage.

Le 13 décembre 1982, la Société Shizhong tint sa sixième réunion de la deuxième session à la Maison de la Liberté à Taipei. La réunion fut honorée par la présence de Madame Cheng, épouse du Maître, et des disciples Luo Bangzhen et Huang Xingxian, revenus de l’étranger pour apporter leur expertise. Ce fut un grand rassemblement. Lors de cette réunion, un groupe de travail spécial fut créé afin d’étudier le développement de la société et la promotion des enseignements du Maître. Après plusieurs réunions, le groupe de travail convint à l’unanimité que le travail fondamental pour le développement de la société et la promotion des enseignements du Maître devait se concentrer sur les efforts concertés de recherche et de développement des arts martiaux de la lignée du Maître. « Seule une compréhension approfondie des arts martiaux du Maître Cheng permet de véritablement parler de « promotion des enseignements du Maître » ; autrement, ce ne sont que des paroles en l’air ».
C’est sur la base de ce principe qu’il fut décidé de créer le « Cours de recherche sur le Tai Chi Zhengzi », un institut de recherche destiné aux disciples désireux d’approfondir leurs études.
L’école Lizhong Taijiquan :
Ke Qihua fonda et dirigea également sa propre organisation appelée « Lizhong Taijiquan » (立中太極拳), dont le nom peut se traduire par « Se Tenir au Centre » ou « Établir la Voie du Milieu ». Me Ke enseignait le Taïchi à l’université de Taïwan, aux étudiants du club de l’université, et animait, dès les années 1980, des séances quotidiennes : Le matin, la forme longue de 108 mouvements, puis, dans la journée, la forme courte de 37 postures.
Dans la continuité des enseignements de son maître, Me Ke a enseigné un taïchi dans la plus pure tradition du style « Cheng » tout en apportant quelques variantes puisées de son expérience, et d’échanges avec d’autres maîtres, comme le veut la tradition.
Composition de son enseignement :
- La forme des 37 postures,
- La forme des 108 postures
- Le travail à deux, « tuishou » bien entendu, qui occupait une place importante dans l’enseignement
- La forme à deux « Dalu »
- La forme à deux de Sanshou
- La forme de sabre
- Une forme à l’épée, qui diffère de la forme « officielle » démontrée par Me Cheng Man Ching, ce qui atteste soit d’autres sources d’enseignement, soit de l’enseignement de formes différentes en Chine et en Occident par le Me Cheng.
Bien que les détails spécifiques de sa méthode pédagogique ne soient pas très documentés, il a laissé quelques traces écrites, comme des préceptes à respecter, ainsi que quelques rares vidéos, que nous vous livrons ci-dessous.
La transmission de l’art de Ke Qihua s’est ensuite développée dans d’autres pays, notamment en Allemagne et en Indonésie… Jusqu’à arriver en France, à Caen !
En Allemagne, on trouve Chen Chisong (professeur de notre professeur), Christian Unverzagt, Marc Mazalairas (aujourd’hui décédé), entre autres… En Indonésie, plusieurs étudiants de Ke Qihua établirent l’Association Li Zhong Tai Ji Quan (立中杨氏太极拳組) à Jakarta, perpétuant son enseignement jusqu’à aujourd’hui.
Ke Qihua apparaît comme une figure plus discrète mais néanmoins importante dans la transmission du Taïchi du Me Cheng. Contrairement à Huang Sheng Shyan ou C.K. Chen qui créèrent de vastes réseaux d’écoles, Ke Qihua semble avoir maintenu une approche plus traditionnelle et intimiste, enseignant à un nombre limité d’étudiants sérieux.

Quelques éléments écrits de l’enseignement de Ke Qihua :
Lors de la pratique du Taijiquan, il convient, en plus de l’étude attentive des Classiques de la boxe, des Théories du Taiji, des Treize postures et des Explications sur la cultivation interne, de prêter une attention particulière aux deux points suivants :
Forme :
Du début à la fin, la tête doit rester droite et bien alignée.
Le regard est porté vers l’avant, à l’horizontale, et l’esprit du regard se recueille vers l’intérieur.
Les oreilles écoutent la respiration ; la langue touche le palais supérieur, les lèvres sont jointes, la bouche fermée.
Les épaules se relâchent, les coudes pendent naturellement.
La poitrine est détendue, le souffle descend jusqu’au dantian.
La respiration doit être fine, longue, calme et lente.
L’intérieur et l’extérieur doivent rester en correspondance ;
l’intention et le souffle se répondent mutuellement, afin d’unifier l’intérieur et l’extérieur en un seul ensemble.
Quand une partie du corps bouge, rien ne doit rester immobile ;
quand une partie est en repos, tout le corps partage ce repos.
Tout est gouverné par la taille : les mains, les pieds, la tête, les talons et même le regard doivent suivre la rotation du bassin.
Aucun membre ne doit bouger indépendamment, et le poids du corps doit toujours reposer sur une seule jambe à la fois.
Le coccyx doit rester droit et aligné, l’esprit suspendu au sommet de la tête comme par un fil.
Chaque partie du corps présente une relation de vide et de plein ;
dans tout mouvement, le vide et le plein s’alternent.
Le vide et le plein représentent le Yin et le Yang ;
sans cette distinction, il n’y a pas de véritable Taiji.
Tout le corps doit être relié, segment par segment, sans rupture.
Lors de l’émission de force (fajin), ou dans le relâchement,
chaque articulation doit participer à la transmission du mouvement.
Le souffle (qi) doit se propager harmonieusement dans tout le corps.
Le qi du dantian et l’air extérieur se répondent mutuellement.
Le cœur (l’intention) guide le souffle, le souffle met le corps en mouvement, et ainsi l’on atteint l’unité de l’intérieur et de l’extérieur.
Tuishou :
La poussée des mains (Tui Shou) du Tai Chi Chuan, est basée sur les mouvements fondamentaux de Peng, Lü, Ji, An (Parer, Tirer, Presser, Pousser),
Elle commence par l’ ‘écoute de l’énergie’ (Ting Jin) pour atteindre la ‘compréhension de l’énergie’ (Dong Jin).
C’est entièrement un exercice pour entraîner la perception.
Une fois capable d’ ‘écouter’ comprendre et ressentir, on peut alors atteindre un état de maîtrise. À ce stade, on a atteint le sommet de la perfection.
Pratique à deux : Dalu
Le Da Lü constitue le travail des quatre coins du Tuishou dans le Taijiquan.
Il met en œuvre les quatre principes fondamentaux :
Peng (soutenir), Lü (tirer/détourner), Ji (presser), An (appuyer/pousser).
L’esprit (shen) assiste ces mouvements et complète les quatre directions principales lorsqu’elles sont insuffisantes.
Le Da Lü doit être conforme à l’interaction du Yin et du Yang,
et au principe de correspondance des Huit Trigrammes (Bagua).
Il faut prêter attention à la coordination entre les techniques de main, la position des pas et le travail du corps, afin que tout le corps demeure lié dans une cohérence parfaite.
San Shou
Le San Shou (techniques de combat libre) est l’un des aspects essentiels du travail en Taijiquan.
Il complète ce qui manque au Tui Shou (poussée des mains) et au Da Lü.
Il demande une grande vigilance : rester proche de l’adversaire, suivre son mouvement sans discontinuer, et transformer l’énergie qu’il émet pour la lui renvoyer.
Le San Shou développe la transformation interne du jin (énergie), douce et continue, sans interruption.
Chaque mouvement, chaque technique, comporte à la fois une neutralisation (hua) et une émission (fa).
Tout doit se produire naturellement, avec la taille et les jambes comme pivot essentiel, sans jamais recourir à la force dure ni aux mouvements contraints.
Taiji Jian, l’épée du Taiji
L’épée du Taiji (Taiji Jian) est l’une des armes caractéristiques de la famille Yang.
Les postures du maniement de l’épée sont gracieuses, harmonieuses et élégantes ;
les méthodes d’utilisation sont profondes et subtiles, et tous les mouvements reposent sur les principes mêmes du Taijiquan.
Dans chaque posture, la taille et les jambes dirigent le mouvement, tandis que l’intention (yi) et le souffle (qi) jouent un rôle de soutien.
La taille se relâche et rend les poignets souples.
Le qi est unifié, l’esprit concentré ;
la force (jin) émane de la colonne vertébrale.
L’épée est conduite par l’intention, jusqu’à réaliser l’union parfaite du corps et de l’arme.
Chaque geste doit être souple mais plein de force intérieure, relié de l’intérieur à l’extérieur, du centre à la pointe.
Quelques vidéos du Me Ke
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