Par Emmanuel
Le style de la grue blanche n’était pas très connu en France jusqu’à il y a peu. Moins connus que ses successeurs, le Wing Chun, le Karaté (Goju ryu – Uechi ryu), ou encore le Yiquan, dont il est à l’origine.
Il est pourtant un style de « kungfu » majeur sans toute l’Asie.
Comme toujours en Chine, la légende se mèle à l’histoire, et identifier très précisément les origines du style n’est pas aisé…
On d’it qu’il fut créé par Fan Qiniang, à la fin de la dynastie Ming, entre 1644 et 1722. Fille unique d’un riche propriétaire expert en Luohan Quan du temple Shaolin du Sud, elle grandit dans une famille passionnée d’arts martiaux. Son père, Fang Zhong, veuf et sans héritier mâle, décide de lui transmettre tout son savoir martial, chose rare à l’époque. On dit que suite au refus d’un mariage « arrangé », elle se réfugia dans un temple bouddhiste pour y devenir nonne, et que c’est là que sa rencontre avec le volatile donna naissance au style connu aujourd’hui sous le nom de « Baihe Quan », boxe de la grue blanche…
3 versions différentes de la légende sont rapportées, chacune illustrant un point symbolique particulier, intéressant pour notre pratique :
- Une première version indique que c’est alors qu’elle tissait, que Fang Qiniang reçut la visite de la grue… Lorsqu’elle tentait de la chasser en lançant sa « navette » de tissage, la grue esquivait soit par par bonds légers et agiles, soit par grands et puissants battements d’ailes… C’est ce qui aurait incité Fang Qininang à la création de ce style, « ni vraiment dur, ni vraiment souple »…
- Dans la seconde version, c’est lorsqu’elle lavait son linge que le volatile vint l’importuner… Voulant le chasser à coups de bâton, l’oiseau répondait par des esquives souples et légères, immédiatement suivies de ripostes du bec, ou des griffes de façon vive et précise. De ette observation naquit l’art, basé sur lesquive et la contre attaque, souvent simultanée.
- Enfin, une dernière version lui fait épouser un maître redoutable du style du tigre, qu’elle aurait vaincu. Ensemble ils unirent leurs compétences et auraient créé le style / la forme « du Tigre et de la grue » : Fu Hok Seung Ying Kuen, allliant la force et puissance du tigre et la souplesse, vivacité et légèreté de la grue…
Quelle que soit la version, de l’observation de la grue naquit donc un style à la fois souple et puissant, privilégiant l’esquive et la souplesse.
On dit aussi que Fang Qininag pris pour époux l’un de ses premiers disciples, initialement expert en bâton (peut-être est-ce ce qui explique qu’il s’agit d’une arme importante dans ce style) et s’installa avec lui dans le Yongchun, où ils formèrent les « 28 éminents », les premiers disciples à propager cet art dans toute la Chine. La pratique de Fan Qiniang et de son époux, puis celle de leurs successeurs évolua ensuite au fil du temps, donnant naissances à 5 grandes « variantes » du style originel, que nous avons déjà abordées dans nos pages :

- Le Fei He Quan (Grue Volante), spectaculaire et gracieux. Ses mouvements amples imitent la grue en vol, avec des sauts, des déploiements d’ailes et des battements caractéristiques. C’est la branche « longue distance », qui privilégie l’extension maximale des membres pour garder l’adversaire à distance.
- Le Ming He Quan (Grue Criante ou « grue qui chante »), branche la plus « interne » du style, dont le maître le plus célèbre, Xie Chongxiang (1852-1930), révolutionna le style en créant les fameuses « Méthodes de flèche » (箭法) et en développant le principe « 一触即发、一发如箭 » (au moindre contact, déclencher comme une flèche). Cette branche influença directement le karaté d’Okinawa via Higaonna Kanryo.
- Le Zong He Quan (Grue Bondissante), mettant l’accent sur la force explosive vibratoire appelée « Zong Jin » – une capacité à générer une puissance dévastatrice par un mouvement de tout le corps semblable à un frisson (image traditionnelle d’un chien qui s’ébroue). On dit que cette branche influença profondément Wang Xiangzhai, créateur du Yi Quan.
- Le Shi He Quan (Grue qui mange), branche plus offensive, imitant la grue chassant sa proie, utilisant simultanément mains, pieds et corps pour rentrer dans la garde.
- Le Su He Quan (Grue Dormante), moins documenté, qui complète cette famille en explorant d’autres aspects des mouvements de la grue.

Le Baihe Quan est à l’origine, ou a fortement influencé plusieurs arts martiaux traditionnels :
- Le Wing Chun, popularisé par le célèbre Bruce Lee
- Le Karaté (Goju ryu et ses variantes : Uechi ryu, Shito ryu), principalement issu de la branche « Ming He Quan »
- Le Yiquan, qui reçut une influence fondamentale de la branche « Zhong He Quan »

Un art, une science, un état d’esprit
Comme tous les arts traditionnels, le Baihe Quan est un art de vie, et comporte les 3 composantes essentielles à tous les arts martiaux
- La santé et la « cultivation » de l’énergie
La respiration spécifique, le travail postural, les exercices préparatoires et le travail des formes sont autant de méthodes d’entretien de la santé. Le travail interne spécifique du Baihequan (neîgong) et les song gong, ne sont pas seulement vus comme des exercices pour affiner l’art du combat, mais avant tout comme des exercices visant à cultiver l’énergie interne, la souplesse et la santé.
- L’aspect martial et la « self-defense »
Ce style, créé par une femme, peut être pratiqué par les personnes de faible morphologie… Ses principes techniques et stratégiques (La douceur vainc la dureté • La vitesse bat la force • La précision prime sur la puissance • La structure interne gouverne la technique • L’intention dirige le corps), en font une self-defense réaliste et éminemment moderne.

- L’esprit et la transformation intérieure
Le véritable « kungfu », sa signification profonde, reste la transformation intérieure. Protéger la vie, cela ne s’applique pas uniquement à sa santé propre ni à la protection des siens. Par la pratique, la maîtrise de son propre corps et de ses émotions, on apprend peu à peu à se découvrir soi-même et faire cesser la violence (武術 Wu-Shu).
Reconnu en 2008 comme « Patrimoine immatériel national chinois », le Baihe Quan est bien loin d’être un art martial obsolète. Il est au contraire resté très moderne, et l’on reconnaît ses influences dans le pratiques d’aujourd’hui, que ce soient les Chi Sao du Wing Chun, les katas du karaté goju ryu ou encore les postures du Yiquan…
Principes et stratégies du Baihe Quan
- Principes techniques
- Structure — Postures hautes mais stables, bassin relâché, colonne droite. Corps unifié et élastique, enracinement dynamique permettant d’absorber et de restituer la force.
- Relâchement (松 song) — Actif, jamais mou. Frappes jaillissantes comme un ressort. Puissance issue de la coordination corps-souffle-intention, non de la contraction musculaire.
- Bras — Légers, vifs, mobiles : fouetter, piquer, saisir. Usage des paumes, doigts et avant-bras pour dévier et frapper. Protection du centre et attaque simultanées.
- Souffle — Respiration naturelle, descendante, synchronisée. Le souffle guide le fa jin (qui est court et sec) : l’énergie stockée, est libérée en actions brèves et précises.
- Stratégies de combat
- Défense active — Jamais de blocage frontal : dévier, absorber, rediriger. Recevoir la force et la retourner. « Faire le pont », prendre contact et contrôler la ligne centrale. Déplacements « en triangle ».
- Cibles — Les Qinna (dont font partie les Dian Xue) ont une place fondamentale dans la pratique : points vitaux : yeux, gorge, articulations, nerfs. Frappes rapides, chirurgicales, enchaînées.
- Distance — Souvent à courte portée. Entrées-sorties rapides, frappes multiples.
- Tromperie — Feintes constantes, intention masquée jusqu’au dernier instant. Calme apparent, fulgurance décisive.

En route pour la Malaisie !
C’est avec grande joie que nous allons prochainement partir avec notre professeur en voyage d’étude en Malaisie, pour retourner nous nourrir à la source de cet art.
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