Dans notre Gongfu, nous utilisons différents outils pour « prolonger » notre corps… Entre autres : Epée, Sabre, bâtons…
Ce qui rend si passionnante l’utilisation des armes dans la pratique, c’est que chacune a sa propre stratégie.
Intéressons-nous aujourd’hui au bâton « moyen ». A côté du bâton long et du bâton court, simple ou double, voici un outil très intéressant de notre kungfu !
Le Biān gān (鞭杆), littéralement « bâton fouet », est une arme traditionnelle chinoise qui se distingue des bâtons longs et courts, par sa taille bien évidemment, mais aussi et surtout par son usage…
Quelques précisions…
Biān Gān 鞭杆 : Le « bâton fouet » de notre Kungfu…
Un peu d’histoire…
Beaucoup d’armes utilisées dans les arts martiaux chinois sont issues des outils des paysans, qui se sont peu à peu transformés en armes d’autodéfense… L’un de ces outils emblématiques est bien entendu le bâton… Presque toutes les écoles d’arts martiaux, quel que soit leur style ou même leur pays d’origine (Chine Japon, et même en Europe…) utilisent aujourd’hui le bâton dans leur « arsenal ». Il constitue en effet une excellente préparation à l’usage des autres armes (Sabre, épée, lance) et reste moins dangereux dans l’apprentissage ! Dans les arts martiaux chinois, c’est surtout l’usage du bâton long (perche) et des bâtons courts (simple ou double) qui est le plus répandu. Le bâton « moyen » l’est un peu moins, et c’est bien dommage !
Le « bâton moyen » fut bien-sûr d’abord utilisé au champ par les paysans, puis comme moyen d’autodéfense, avant d’être utilisé par des moines bouddhistes (en raison de son caractère non violent, simple et humble – un bâton n’est pas forcément une arme !), puis par les milices locales et soldats.
Certains attribuent l’origine de sa pratique à une « évolution » du bâton long, d’autres au Tie Biān (铁鞭, fouet de fer), arme lourde utilisée pour briser les os de l’ennemi. D’autres enfin, évoquent un dérivé de l’utilisation de la cravache équestre ou d’outils agricoles, notamment dans les régions du nord-ouest de la Chine, comme le Gansu et le Shaanxi. Ces provinces, historiquement marquées par une forte présence de cavaliers et de bergers, ont adapté cet outil pour le combat, notamment pour la défense contre les bandits ou les animaux sauvages. Son développement martial est documenté à partir de la dynastie Ming (1368-1644), période où les arts martiaux chinois ont connu une systématisation. Cheng Zhongyou (程宗猷), patriarche de cette époque, a influencé la codification des techniques de bâton et d’armes similaires dans des traités comme « Shaolin Gunfa Chanzong » (Méthode du bâton de Shaolin). Bien que ce texte se concentre sur le gun (bâton long), des variantes courtes comme le bian gan ont émergé dans des styles régionaux. Sous les Qing (1644-1912), le bian gan a été intégré dans des écoles familiales ou villageoises, souvent transmis secrètement au sein de petites communautés. Avec la création du wushu moderne après 1949, le bian gan a été quelque peu éclipsé par des armes plus spectaculaires comme le sabre (dao) ou le bâton long (gun). Il a été cependant préservé dans certains styles du Nord de la Chine (Tongbei Quan notamment).
Durant les Périodes Ming et Qing (1368-1912), le « bian Gan » (鞭杆) était utilisée en milieu urbain, où un bâton long était moins maniable. Aujourd’hui, le bâton fouet trouve également des applications en self-défense moderne grâce à sa rapidité et sa facilité de transport en milieu urbain.

En outre, à la différence du bâton long, et même du bâton court, c’est un ustensile tout à fait commun, anodin et transportable facilement partout, puisqu’il s’agit en fait du simple bâton de marche, que l’on peut avoir avec soi tout le temps !
Il est donc logique de retrouver un peu partout des codifications de techniques de ce type d’outil, y compris dans nos contrées européennes, que ce soit chez les bergers ou chez les citadins…

En France, la « canne » était en effet, au XIXème siècle, un accessoire de mode incontournable dans les milieux bourgeois, chez les hommes en particulier, qui l’ont aussi adoptée comme outil de défense (« la canne de combat », fréquemment utilisée par les maîtres d’armes et de savate de l’époque, et qui après être un peu tombée en désuétude, a été reprise et développée dans les années 1970 par Maurice Sarry).

Dans les campagnes, « la houlette », le bâton du berger, parfois muni d’un crochet à son extrémité, était aussi très utile, à la fois comme outil de travail, mais aussi pour la protection du troupeau, contre les animaux ou les voleurs… On retrouve ce double usage dans la culture basque notamment, avec la makila, canne traditionnelle utilisée pour la marche, mais également conçue comme une arme de défense, avec une poignée, souvent ornée de corne ou de métal, et parfois assortie d’une lame !
Description et technique
On distingue 3 grandes tailles de bâtons dans la pratique :
- Le bâton long (Gùn 棍), mesure 1m80 et plus… Son usage est dérivé des armes telles que les lances ou hallebardes…
- Le bâton « moyen », « bian Gan » (鞭杆) littéralement « bâton fouet »qui mesure environ 80 cm à 1m20…
- Le bâton court simple (« dan gan » 单杆), ou double (« shuang gun » 双棍), en dessous de 80 cm.
Le « Bian Gan » (鞭杆), dont la pratique est moins répandue que le « Gun », est une arme très intéressante, en ce qu’elle allie le maniement à une ou à deux mains, peut s’utiliser à courte ou à longue distance, en estoc ou en « coupe »… C’est donc un outil très polyvalent !
Le plus souvent en bois, plus ou moins souple (Hêtre, chène, rotin, bambou, …) on trouve des « Bian Gan » également en métal, ou renforcés de métal aux extrémités (variantes du Tie Biān)… ou plus récemment, adaptés à la « self-defense », en kevlar ou carbone…
A la différence du bâton long (Gun – 棍), utilisé parfois comme une lance ou une hallebarde (sur les champs de bataille, les « fantassins » les utilisaient pour couper les jarrets des chevaux !), le Biān gān (鞭杆) permet une distance de combat rapprochée… Les frappes et mouvements rapides y sont facilités du fait de la longueur et du poids moindres de l’arme, son utilisation est donc bien plus précise, dynamique, permet le « corps à corps », et même certains « Qinna » !
Principes Fondamentaux
Dans son ustilisation, le Biān Gān emprunte des éléments à la fois du bâton long (Gun, 棍), de la lance (Qiang, 枪), du sabre (dao, 刀) et de l’épée (Jian, 剑). Comme son nom l’indique, il allie la rapidité d’un fouet et la robustesse d’un bâton.
L’usage des 2 bras et poignets en « levier » permet de générer plus de vitesse et d’imprévisibilité dans les techniques. En outre, il permet de se rapprocher de l’adversaire pour contrôler son arme, son corps ou effectuer des clés et désarmements.
Il permet donc une richesse technique supérieure au bâton long, mais est également d’apprentissage plus complexe : La plupart des frappes suivent des diagonales et des arcs, rendant les attaques difficiles à anticiper. Les frappes directes, obliques et circulaires, permettent de viser points vitaux et articulations, les balayages et mouvements en zigzag permettent de contourner et destabiliser la défense adverse… Les blocages / parades peuvent être très rapides ainsi que les esquives, les déplacement étant facilités par l’encombrement moindre de l’outil… Le Biān Gān est parfois manié comme un fouet rigide, générant une accélération dévastatrice à l’impact. Enfin, les techniques de désarmement, d’enroulement et de contrôle sont également envisageables, en rentrant par exemple à l’intérieur de la garde.
Quelques aspects techniques et stratégies :
- Da Jī (打击) – Frapper / piquer : Coup rapide sur les nerfs, articulations, clavicules ou côtes flottantes.
- Chan (缠) – Enrouler : Le bâton suit une trajectoire circulaire et glisse autour de l’arme de l’adversaire pour ouvrir une brèche.
- Biān Da (鞭打) – Fouetter : Un mouvement explosif qui s’appuie sur un relâchement et une contraction rapide des muscles.
- Pī Kai (劈开) – Fendre : Coup vertical destiné à briser la garde de l’adversaire.
- Tí Dang (提挡) – Bloquer : Utilisé contre des frappes descendantes, absorbe l’énergie de l’attaque.
- Dian Pì (点劈) – Dévier : Plutôt que d’arrêter un coup, on l’oriente légèrement pour ouvrir une contre-attaque.
- Qín Ná Biān (擒拿鞭) – Saisir et contrôler : permet de capturer le bras de l’adversaire.
- Xié Jié (斜解) – Désarmer : Exploite un mouvement rotatif pour faire perdre l’arme à l’opposant.
- Gai Jiē (改接) – Changer : Feinte qui force l’adversaire à bloquer dans une mauvaise direction.
En résumé, on pourrait dire que
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Le gùn (棍) est une arme de base, souvent enseignée aux débutants, avec une portée plus grande et un style plus linéaire et puissant.
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Le biān gān (鞭杆) est plus court et plus dynamique, permettant des attaques/défenses rapides et plus variées.
Liens avec les autres arts martiaux ?
Le Bian Gan est parfois très proche, dans sa stratégie et son utilisation, des arts martiaux du sud est asiatique (Arnis, Silat, Kali-Eskrima…), ce qui fait envisager peut-être, des origines communes.
Si aucune preuve de filiation n’existe entre les arts philippins et le Bian gan, l’histoire et la proximité géographique des leurs régions d’origine laisse peu de doutes quand aux influences et enrichissements mutuels que les différents arts ont exercés entre eux…
Quelques pistes de réflexion :
- Arts du sud de la Chine :
Le sud de la Chine (notamment les provinces comme le Guangdong, le Fujian, le Hunan ou le Guangxi) possède une identité martiale distincte, marquée par des styles comme le Hung Gar, le Yong Chun, le Choy Li Fut ou les arts des Hakka. Ces styles privilégient souvent les armes courtes (comme le bâton double ou les couteaux papillons) ou les armes longues (comme le bâton long, ou « gun », et la lance), adaptées aux environnements urbains, aux combats rapprochés ou aux terrains vallonnés et humides du sud. Le bian gan, en tant que bâton « moyen » et rigide avec des techniques évoquant un fouet, ne correspond pas immédiatement aux archétypes des armes du sud, qui favorisent la compacité ou la portée longue pour des raisons pratiques. Ainsi, il ne figure pas comme arme « officielle » dans les styles majeurs du sud. Cependant, malgré son ancrage « nordique », le bian gan a pu atteindre le sud de la Chine par plusieurs voies :
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- Les routes commerciales, comme celles reliant le nord-ouest au sud via le Sichuan ou le Hunan, ont facilité la diffusion des pratiques martiales. Les Hui, qui ont joué un rôle dans le développement du bian gan, étaient également présents dans le sud (par exemple, dans le Guangxi), apportant potentiellement leurs techniques avec eux.
- L’Influence de Shaolin : Le temple Shaolin du Sud, situé dans le Fujian (bien que son existence historique soit débattue), aurait pu intégrer des variantes du bian gan via les moines itinérants ou les réfugiés fuyant les conflits du nord sous les Qing. Cependant, les archives privilégient le bâton long (gun) comme arme principale des moines du sud.
- Adaptation locale : Dans certaines communautés rurales du sud, des bâtons courts similaires au bian gan ont pu être utilisés pour l’autodéfense ou l’entraînement, mais sous des noms différents ou sans codification formelle. Par exemple, le « dan gun » (bâton simple) du sud pourrait partager des similitudes avec le bian gan, bien que les techniques diffèrent.
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Entre Chine du Sud et Philippines :
- Les Philippines ont eu des contacts historiques avec la Chine bien avant l’arrivée des Espagnols, notamment via le commerce maritime dès la dynastie Tang (618-907) et plus intensément sous les Song (960-1279) et Ming (1368-1644). Les marchands chinois, souvent accompagnés de gardes maîtrisant des arts martiaux, ont établi des communautés aux Philippines (comme à Manille). Il est plausible que des techniques chinoises de maniement du bâton, comme celles du bian gan, aient été observées ou partiellement adoptées par les guerriers philippins avant que celles-ci ne soient transformées par l’influence espagnole.
Vous voulez approfondir cette belle discipline ?
Rendez-vous le 1er juin 2025 pour une matinée spéciale « Bian gan », le bâton de notre école !
Emmanuel











