Li Jinglin (1885-1931) – « L’épée divine »
Il fut général, gouverneur militaire, chef de front, et commanda des dizaines de milliers d’hommes pendant les guerres civiles qui déchirèrent la Chine des années 1920. Puis, au sommet de sa carrière, il renonça à tout — postes militaires, fonctions politiques, titres — pour une seule cause : la diffusion publique de l’épée Wudang. Il mourut cinq ans plus tard, le 2 décembre 1931, à quarante-six ans. Entre ces deux dates, Li Jinglin a transformé le visage du Taijiquan moderne : c’est par lui, presque uniquement par lui, que l’épée droite à double tranchant — le jian — est entrée dans la pratique du Tai Chi telle que nous la connaissons aujourd’hui. Et c’est grâce à lui que nous pratiquons aujourd’hui l’épée dans notre Taïchi « Cheng Man Ching » ! Rares sont les hommes à mériter, dans une même vie, les noms de seigneur de guerre et de « saint de l’épée ». Au-delà de son rôle politique, Li fut un artiste martial acharné, promoteur infatigable du Taijiquan de style Yang comme de la tradition de l’épée Wudang, et l’un des principaux architectes du mouvement Guoshu du Kuomintang.
Le fils du Nord

Li Jinglin naît le 28 mars 1885 dans le village d’Encha, province du Zhili (l’actuel Hebei) : le nord profond, région austère et militaire, pourvoyeuse d’officiers et de maîtres d’armes. Benjamin de cinq fils, initié par son père aux arts du Nord — Erlang-men, Yanqing-men, branches du Shaolin septentrional, sabre dao, lance qiang, bâton long. À quatorze ans, en 1899, il entre au Yu Zi Jun, école de cadets Qing alliant disciplines militaires modernes et arts martiaux traditionnels.
La transmission secrète : Song Wei’i
C’est là qu’il rencontre l’homme qui décidera de sa vie : Song Wei’i (1860-1925), l’un des derniers grands maîtres du Wudang Jian — l’art de l’épée des monts Wudang, transmis depuis des siècles dans le secret par les communautés taoïstes du Hubei, et rattaché par la légende au massif sacré où la tradition situe la création du Taijiquan par Zhang Sanfeng. Cette pratique relevait alors d’une mi chuan, une transmission secrète : un seul élève par génération, choisi après des années d’observation du caractère. Song choisit Li, et lui seul.
La formation est interrompue en 1900 par l’entrée à Pékin de l’armée alliée des Huit Puissances, venue mater la révolte des Boxers. L’école est dissoute, et Song, écœuré par l’effondrement de l’ordre impérial, disparaît pour près de vingt ans. (Une variante, défendue par le disciple Huang Yuanxiu, attribue le véritable enseignement à Chen Shijun, autre transmetteur du même lignage ; les deux maîtres relevant de la même lignée, Li a probablement étudié auprès des deux.)
L’Académie de Baoding et la famille Yang
À seize ans, Li choisit la voie militaire. Mais avant d’entrer à l’Académie de Baoding, il fait un détour décisif : il se rend à Yongnian, berceau de la famille Yang, et s’agenouille selon le rituel devant Yang Jianhou (1839-1917), fils du fondateur Yang Luchan et père de Yang Chengfu, pour être accepté comme disciple. La formation est courte mais intense : il y absorbe les principes du Taijiquan Yang — le vide et le plein (xu et shi), la libération du jin depuis le bassin, le contact à deux du tui shou. Surtout, il y noue avec Yang Chengfu une amitié qui durera toute sa vie et orientera la suite de l’histoire.
L’ascension militaire

Sa carrière suit la trajectoire chaotique de la Chine : révolution de 1911, chute de l’empire, guerre des seigneurs de guerre. Officier loyaliste, il s’empare de la « Montagne de la Tortue » à la bataille de Hanyang, ce qui lui vaut la Veste Jaune impériale. Il s’élève ensuite au sein des armées du Fengtian de Zhang Zuolin : commandant de division en 1922, vainqueur à Longku, ses troupes occupent Tianjin en 1924. Au sommet, il sera commandant de front et gouverneur militaire de sa province natale.
Les retrouvailles avec son maître
En 1922, sa division est stationnée dans le Liaoning, région natale de Song Wei’i. Vingt-deux ans après, le vieux maître taoïste et l’élève devenu général se retrouvent. Song lui remet deux manuscrits : le Wudang Jian Pu et le Jian Xing Bagua Zhang Pu — à la connaissance des historiens, les seuls documents écrits jamais transmis par la lignée Wudang à un porteur non taoïste. Li devient officiellement le dixième transmetteur de la Vraie Tradition de l’épée Wudang.
L’innovation : codifier l’épée
C’est ici que se joue son apport décisif. Le système hérité de Song ne comportait aucune forme fixe : treize techniques fondamentales, des exercices de neigong, et une « danse de l’épée » relevant du jeu libre. Pour rendre l’épée transmissible à grande échelle, Li conçoit plusieurs enchaînements d’enseignement : le Xing Jian (« épée au pas continu », emprunté au travail de jambes du Bagua), le Dui Jian (forme à deux) et une forme longue en six sections. Il ouvre sa maison aux escrimeurs de toute la Chine, tissant le réseau qui se révélera décisif.
En juin 1926, lassé du cynisme des guerres entre seigneurs, il renonce à toutes ses fonctions par un télégramme national, descend à Shanghai et lance son mot d’ordre : « Que tout le peuple devienne pratiquant des arts martiaux nationaux. »
Le refus à Chiang Kai-shek
Chiang Kai-shek, en pleine ascension, veut faire de Li le recteur de l’Institut Central de Guoshu à Nanjing. Li refuse, pour garder sa liberté ; le poste revient à Zhang Zhijiang. Il accepte néanmoins de siéger au Conseil militaire et participe activement à la fondation du Guoshu dès 1927.
Hangzhou 1929 et l’Institut du Shandong
En novembre 1929, Li préside la grande compétition publique de Hangzhou. Les trente-sept juges qu’il nomme forment un Who’s Who des arts martiaux chinois — Yang Chengfu, Yang Shaohou, Sun Lutang, Wu Jianquan, Chen Weiming, Ye Dami, et bien d’autres. Devant quelque soixante mille spectateurs, il exécute publiquement l’épée Wudang et projette d’un seul coup de paume un challenger venu le défier, sans même tirer son arme. Il refuse ensuite de nouveaux postes de Chiang mais accepte de créer l’Institut de Guoshu du Shandong, à Jinan, dont il devient le premier recteur.
L’âge d’or de Jinan
C’est l’âge d’or des arts martiaux chinois du XXᵉ siècle. Pour la première et la dernière fois, deux maîtres légendaires y enseignent ensemble : Li Jinglin, dépositaire du Wudang jian et du Taijiquan Yang, et Li Shuwen (1864-1934), « Li la Lance Divine », maître du Bajiquan. La même année, Li coopère avec Yang Chengfu au manuel de l’Académie, qui fixe des enchaînements de Taijiquan encore promus aujourd’hui.
La pédagogie de l’épée
C’est ici que se joue son influence durable. L’enseignement reposait sur une progression en trois étapes :
Premier niveau : cinq « voies » de techniques en binôme, travaillant chacune un aspect — distance courte, distance longue, coupe, pointe, neutralisation.
Deuxième niveau : les shisan shi, les treize principes fondamentaux. Les enchaînements disparaissent, l’élève les employant en combat libre à deux. Mot d’ordre attribué à Li : jian bu jian jian, « ne pas voir l’épée » — l’arme cesse d’être un objet extérieur pour devenir une extension du corps.
Troisième niveau : le wu jian, la « danse de l’épée », où le combat s’efface : l’épée se déplace en accord avec la respiration et le qi.
Ce troisième niveau constitue l’apport spécifique de Li au Taijiquan. La séquence solo de Taiji jian pratiquée aujourd’hui dans le monde entier découle largement de la synthèse opérée à Shanghai entre 1927 et 1930. Avant lui, dans la famille Yang, l’épée se transmettait oralement, sans forme codifiée — Yang Chengfu lui-même, de l’aveu de ses proches, n’a jamais enseigné d’enchaînement d’épée fixé. Le premier manuel intitulé Taiji jian paraît en 1928, signé Chen Weiming, un an après l’arrivée de Li à Shanghai ; dans sa préface, Chen reconnaît sa dette envers le général, qui lui enseigna sa méthode d’épée à deux partenaires.
Le 2 décembre 1931
À la fin de 1931, l’institut du Shandong est à son apogée et Li, l’un des hommes les plus influents du monde martial. Le 2 décembre, il meurt à quarante-six ans. La version officielle parle d’une intoxication alimentaire ; elle prévaudra un demi-siècle. Après l’ouverture des archives républicaines dans les années 1980-1990, plusieurs historiens chinois ont avancé l’hypothèse d’un empoisonnement sur ordre de Chiang Kai-shek — refus répétés des postes offerts, institut échappant au contrôle de Nanjing, mort à la veille des compétitions de 1932, disparitions en chaîne de ses proches (Yang Kuishan en 1933, Li Shuwen en 1934). Aucune preuve documentaire directe n’a jamais été produite : la prudence reste de mise, même si cette hypothèse domine aujourd’hui la littérature spécialisée en Chine.
Ce qui reste : trois plans
Technique : il est l’homme par qui l’épée Wudang est entrée dans la pratique publique du Taijiquan. Sans lui, l’épée serait restée, dans la famille Yang, une compétence orale réservée à quelques privilégiés.
Institutionnel : avec Zhang Zhijiang, il est l’un des cofondateurs du guoshu moderne.
Symbolique : sa figure incarne une posture rare — un homme de pouvoir renonçant volontairement à tout, au sommet, pour une discipline jugée plus essentielle.

Ye Dami, et l’épée jusqu’à Cheng Man Ching
C’est ici que l’apport de Li rejoint l’une des figures majeures du Taijiquan au XXᵉ siècle : Cheng Man Ching (1902-1975), médecin, peintre, poète et calligraphe, celui qui simplifia la forme à mains nues en une séquence courte de trente-sept postures et la porta à Taïwan puis aux États-Unis à partir des années 1960.
Le maillon souvent oublié est Ye Dami, premier professeur de Taiji de Cheng. Or Ye était précisément un disciple de Li pour l’épée Wudang : il en avait fait l’un des piliers de sa propre école, la Wudang Taijiquan She, et la donnait en démonstration publique à Shanghai dès 1928. Cheng a donc été en contact avec l’épée Wudang dès son entrée dans le Taiji — avant même de rejoindre Yang Chengfu, l’ami de toujours de Li.
Le fait technique est net, et il est l’essentiel : la forme d’épée transmise par Cheng n’est pas une « épée Yang » antérieure, mais bien le Wudang jian de Li Jinglin. On y retrouve le principe que Li avait placé au cœur de sa pédagogie : l’arme comme extension du corps, le geste cherchant la fusion du souffle, de l’intention et du tranchant.
Deux exercices à l’épée, une même source
Il faut ici distinguer deux pratiques à deux que l’on confond souvent, et qui n’ont pas le même statut chez Cheng Man Ching.
La forme à deux codifiée (Dui Jian). C’est une chorégraphie fixe, apprise par cœur, où les partenaires exécutent une séquence convenue d’attaques et de parades. Elle a été créée par Li Jinglin lui-même, comme deuxième forme transmise à ses disciples, pour leur faire comprendre les applications de combat. Point important : Cheng Man Ching ne l’a pas transmise — pas plus qu’il n’a créé de forme San Shou à mains nues (c’est son frère d’entraînement Chen Weiming qui composa et publia ce type d’enchaînement à deux).
Le travail libre à deux (tui jian). Littéralement la « poussée à l’épée », équivalent du tuishou appliqué à l’arme : aucune chorégraphie, mais une escrime souple où l’on adhère à la lame adverse, on l’écoute, on la suit, et on cherche l’ouverture. Le principe lui aussi remonte à Li : dans sa préface de 1928, Chen Weiming raconte que le général lui enseigna cette méthode et précise qu’« elle ne diffère en rien de l’énergie d’écoute du tuishou », tout reposant sur le mouvement des hanches. Il ajoute une remarque décisive : avant cet apport, le curriculum de Yang Chengfu ne comportait aucun exercice d’épée à deux.
C’est ce second exercice, et lui seul, que Cheng a retenu pour sa propre école. Deux pratiquants y collent leurs lames de bois et les font tourner sans interruption ; une feuille d’aluminium parfois collée sur le sabre trahit, par ses éraflures, l’excès de force — car tout l’enjeu est de suivre, jamais de forcer. Sa pratique reposait ainsi sur un trépied : la forme, le tuishou et l’épée.
En propre, Cheng n’a donc pas inventé le tui jian (le principe vient de Li), mais il en a fait le cœur exclusif de la pratique à deux, écartant la forme codifiée. Son apport personnel se situe ailleurs : comme pour la main nue, il a transmis une forme solo d’épée raccourcie, sa propre version condensée du matériau Wudang reçu via Ye Dami et le milieu shanghaïen.
La filiation de l’épée moderne se lit ainsi, claire et continue : Song Wei’i, puis Li Jinglin, puis le milieu shanghaïen — Ye Dami, Chen Weiming — et enfin Cheng Man Ching, par qui l’épée Wudang gagna l’Occident.
L’épée à l’Institut Lishan : une spécialité de Sifu Hérald Loygue
Cette filiation n’est pas pour nous une simple page d’histoire : elle est vivante dans notre pratique. À l’école Lishan, l’épée constitue l’une des spécialités de Sifu Hérald Loygue, qui en a fait l’un des axes forts de son enseignement.
C’est tout l’héritage décrit ci-dessus que nos pratiquants reçoivent lorsqu’ils prennent le jian en main : la forme solo condensée par Cheng Man Ching, et surtout cette recherche que Li Jinglin avait placée au cœur de sa pédagogie — l’arme comme prolongement du corps, le geste cherchant la fusion du souffle, de l’intention et du tranchant. Loin d’une chorégraphie figée, l’épée se travaille comme une extension de la forme à mains nues et du tuishou : même relâchement, même enracinement, même écoute.
Sous la direction de Sifu Hérald Loygue, l’épée du Taïchi retrouve ainsi son sens premier — non un exercice martial isolé, mais l’aboutissement d’une pratique entière, où la lame ne fait que prolonger ce que le corps a déjà appris à ressentir. De Song Wei’i à Li Jinglin, de Cheng Man Ching à notre école de Caen, c’est une même tradition, transmise de main en main, que nous avons à cœur de faire vivre.
Vidéo : Tuijian, Sanjian et « jeu libre à deux ! »













