Par Emmanuel
Dans la tradition chinoise, le maître d’arts martiaux était bien souvent aussi le médecin du village. Parceque cette double compétence repose sur un même socle : le qi, les méridiens, l’équilibre du corps. Une alliance millénaire, valable autant pour les arts internes que pour le kung-fu.
Un même corps, deux usages
L’idée a de quoi surprendre quand on a l’habitude de séparer nettement la salle de sport du cabinet médical : en Chine, l’art de blesser et l’art de guérir relèvent du même savoir. Et la raison est aussi simple que profonde. Les arts martiaux chinois, qu’il s’agisse des arts internes (neijia) comme le taïchi chuan, ou des styles dits externes du kung-fu (waïjia) partagent avec la médecine traditionnelle exactement le même modèle du corps humain.
Dans ce modèle, le corps est parcouru par le qi, une énergie vitale qui circule le long de canaux appelés méridiens (jingluo). La santé, c’est une circulation libre et harmonieuse ; la maladie, un blocage, un excès ou un vide. Or c’est précisément cette même carte que le pratiquant martial a sous les yeux — pour optimiser sa propre puissance en alignant son corps de façon à laisser le qi circuler, ou, côté applications martiales, pour viser les points vulnérables là où ces circuits passent au plus près de la surface.
Comme le résume un principe transmis par les maîtres : pour comprendre les arts martiaux, il faut avoir des connaissances en médecine chinoise. Sans une compréhension minimale des organes, des méridiens et de leur harmonisation, les techniques « ne s’emboîtent » jamais tout à fait correctement.
Le kung-fu, terrain privilégié de cette alliance
Si les arts internes illustrent bien ce lien, c’est dans le kung-fu — et tout particulièrement dans les styles du Sud comme la Grue blanche du Fujian (Baihe Quan) — que la médecine devient importante. La raison est très concrète : le kung-fu cogne, projette, conditionne le corps par des entraînements rudes. Frappes sur sacs et surfaces dures, chutes, saisies, travail des os et des tendons — tout cela peut parfois mettre le corps à rude épreuve.
Un maître de kung-fu digne de ce nom devait donc savoir réparer ce que son art abîmait. De là est né le dieda (跌打), littéralement « médecine des chutes et des coups » : tout un corpus de baumes, d’emplâtres de plantes (le fameux diedaju), de techniques de remise en place et de massages pour soigner contusions, entorses, fractures et luxations. Dans une école traditionnelle, l’armoire à herbes médicinales comptait autant que le portique d’entraînement.
Plus subtil encore : la connaissance des points vitaux (dim mak en cantonais, dianxue en mandarin) relève d’un seul et même savoir, utilisé dans les deux sens. Le point qu’on frappe pour neutraliser un adversaire est celui qu’on presse pour relancer une circulation. Attaque et soin lisent la même carte.
Le tuina : le chaînon manquant
S’il fallait désigner la discipline qui incarne le mieux ce pont entre combat et soin, ce serait le tuina (推拿), la médecine manuelle chinoise. Le mot lui-même — tui (pousser) et na (saisir) — décrit des gestes qui ne dépayseraient pas un pratiquant de tuishou (poussée des mains) ou de kung-fu.
Le tuina agit par pression, friction, pétrissage et mobilisation sur les méridiens et les points d’acupuncture, sans aiguilles. C’est une thérapie par le contact et la pression — autrement dit, exactement le registre sensoriel que cultive le combattant : cette perception fine de la tension, du relâchement, de la structure interne d’un autre corps. Le praticien de tuina lit sous ses doigts ce que le martialiste apprend à sentir chez son partenaire. Sa branche traumatologique, le zhenggu (正骨, « remise en place des os »), correspond à ce qu’on appellerait chez nous le rebouteux — la réponse directe et naturelle aux blessures de l’entraînement.
Des maîtres qui furent guérisseurs autant que combattants
L’histoire récente des arts chinois offre toute une galerie de figures où la frontière entre le médecin et le martialiste disparaît, purement et simplement. Et plus spécialement dans notre lignée !
Cheng Man-ching (1902-1975) en est l’exemple le plus éclatant : on le surnommait le « maître des cinq excellences », dont la médecine et le taïchi chuan. Médecin réputé, c’est en guérissant l’épouse gravement malade du grand maître Yang Chengfu qu’il fut admis dans son cercle d’élèves les plus proches. Son 1er maître de Taïchi, Ye Dami (1888-1973), avait lui aussi consacré sa vie entière « à la boxe et à la médecine », indissociablement.
Du côté du kung-fu, Xie Zhongxiang (1852-1930), fondateur du style de la Grue qui chante (Ming He Quan), transmettait à ses élèves l’art de combattre en même temps que celui des herbes médicinales — un héritage qu’on retrouve intact chez son plus illustre descendant, Huang Sheng-shyan (1910-1992). Élève de Xie pour la Grue blanche puis de Cheng Man-ching pour le taïchi, Me Huang s’était spécialisé dans le reboutage. Une anecdote, transmise par la tradition orale qui entoure le maître, résume bien cette médecine martiale : à un homme dont la jambe avait mal ressoudé, Huang aurait brisé l’os d’un coup de bâton sans prévenir — seul moyen, lui expliqua-t-il, de pouvoir la remettre droite. Geste de combattant, intention de guérisseur.
Proche de nous, il y a bien entendu notre Sifu, Hérald Loygue, qui dans la continuité de ses aïeux, est praticien Tuina depuis trente ans !
Une leçon toujours actuelle
Que retenir de tout ça, au-delà de l’anecdote ? Que dans la conception chinoise, la santé et la puissance ne sont pas deux objectifs distincts, mais les deux faces d’une même maîtrise du corps. La structure qui rend un mouvement martial efficace est celle qui assure une bonne circulation interne ; le toucher qui neutralise un adversaire est aussi celui qui dénoue un blocage.
C’est bien pour ça que, dans notre école, médecine chinoise et arts martiaux avancent ensemble : un enseignement de kung-fu ou de taïchi intégrant la connaissance du tuina, des méridiens et de la traumatologie traditionnelle ne fait pas qu’ajouter une corde à son arc : il revient à la source même de la discipline. Soigner et combattre n’y ont jamais été des contraires. Depuis toujours, ce sont deux dialectes d’une même langue — celle du corps et de son énergie.













