Partager cette page

Facebook

Newsletter

Qu’est-ce qu’un dojo ?

Qu’est-ce qu’un dojo ?

petit (64)

Par Emmanuel


“Rendez-vous au dojo…
Inscriptions au dojo…
Le dojo est en centre-ville… etc…”

Le terme “dojo” est japonais, mais il est aujourd’hui devenu un nom commun entré dans le langage courant pour désigner une “salle d’entraînement aux arts martiaux”, au point de figurer sur la signalétique de nombreuses collectivités publiques : “dojo municipal”… “dojo régional”, etc…

Utiliser le terme japonais (“daoguan” en chinois) est en effet bien plus simple et concis, que d’utiliser sa traduction littérale : “Lieu où l’on pratique/étudie la Voie”… Mais pourquoi donc utiliser un terme spécifique ?

Pour qui pratique les arts martiaux ou les arts qui en sont issus, qu’ils soient chinois ou japonais (Taïchi chuan, Qigong, Kungfu-kuntao…), et qui considère que, peut-être, l’on ne se rend pas “au dojo” comme au supermarché, il pourrait être intéressant d’en savoir un peu plus sur ce que signifie réellement ce terme.

Alors étudions un peu ce qu’est un dôjô

Car un dôjô n’est pas seulement une salle d’entraînement… un gymnase – “salle de combat” plus ou moins bien décoré, avec des tatamis.

C’est à la fois un lieu “à part”, un ensemble de relations et de règles, et une communauté de pratiquants…

1°) Le Lieu où l'on pratique la Voie :

IMG_5714

Un peu d'étymologie

Signification du terme :

Pour les bouddhistes Zen (ou Chan), qui utilisent également ce terme, le dôjô est le lieu sacré de construction de la voie... c'est à dire le lieu de l'éveil !

Expliquer en profondeur le seul terme "Dô", nécessiterait déjà plusieurs pages, tant l'idéogramme employé peut revêtir de significations... Tentons cependant d'éclaircir un peu tout ça :

"Dojo" est composé de deux "idéogrammes" (kanji - hanzi) : 道場 ("Dao Guan" en chinois)

DO_cle0e15ca道 / Do (ou tao, dao) : Pourrait signifier à la fois chemin, méthode, mais également aboutissement, accomplissement...
C'est aussi le Tao (yin-yang) cher au taoïsme... qui rappelle donc l'idée de la nécessaire conformité à l'ordre naturel des choses, de l'univers...

JO_cle015eae場 / Jo (Guan) : Une aire, un lieu. La partie de gauche du caractère 士 représente la terre, l'humus, la partie de droite 昜 Le soleil qui darde ses rayons... ce qui illustre l'idée d'enseignement, d'éveil, de croissance...

Le dôjô est donc l'endroit où le pratiquant reçoit l'enseignement, étudie, se construit, s'élève et s'éveille... conformément à l'ordre naturel... tout un programme, qui nous change un peu du gymnase municipal, où l'on fait du "pieds-poings" !

Le bouddhiste, le taoïste, le musulman, le chrétien, voire même l'aïkidoka... pourraient rétorquer qu'il n'est point besoin de lieu spécifique pour s'éveiller et pour pratiquer la Voie... Le dôjô, c'est l'univers tout entier !

Oui...

Mais ce sera difficile s'il n'existe pas un lieu "à part", un "foyer commun", un peu "sacré"... où se retrouver ensemble pour recevoir l'enseignement et le partager...

Si la pratique et sa transmission s'inscrivent dans une démarche traditionnelle, différente de la consommation, si elles ont de l'importance et ne représentent pas qu'une simple distraction, un simple loisir "bien-être", ce "foyer" se doit de revêtir une importance toute particulière, puisqu'il est le lieu source, originel, où l'on vient recevoir l'enseignement qui nous permettra de nous élever...

Mais qui dit "foyer", dit nécessité d'entretenir le feu pour ne pas qu'il s'éteigne... et cela dans tous les aspects...

Dojo : Miroir de la pratique

Le dojo, miroir de la pratique, miroir de l'esprit qui y règne...

Ainsi, par exemple, l'organisation matérielle et l'entretien du dojo faisaient autrefois partie intégrante de la pratique, pour les anciens comme pour les nouveaux. Jadis, même dans les dojos occidentaux, c'était un honneur en tant que pratiquant de nettoyer le dojo et il n'était pas rare de voir des anciens et des "ceintures noires" passer le balai sur le tatami ou la serpillière sur le parquet. Cela faisait partie de l'enseignement, et n'avait pas besoin d'être "organisé". L'on se retrouvait au dojo, comme dans une seconde maison, pour y manger, pratiquer ensemble, échanger, et même parfois dormir ! Le dojo, miroir de la pratique était alors vu comme le garant, le centre de l'esprit de la pratique... Il se devait donc d'être épuré, impeccable, pour refléter une atmosphère paisible, propice au travail sur soi, au calme et à la sérénité.

Mais aujourd'hui, peu à peu, ce qui était privilège est devenu contrainte...

Un dojo traditionnel au Japon, ... et ...


Un dojo traditionnel, bien connu... à Caen !

Une pratique entre 4 murs...

Une organisation "spatiale" symbolique et "énergétique" !

Tout en Chine, obéit aux principes immuables du Feng shui (dit simplement : circulation harmonieuse des énergies...). Ainsi, l'orientation spatiale d'un Daoguan, sa décoration, ses ouvertures, etc... respectent ce principe de circulation harmonieuse de l'énergie, conforme au "Tao". Les arts japonais (arts-martiaux, art-floral, calligraphie, art du thé...) pour la majeure partie d'entre eux, ont une origine chinoise et respectent bien entendu ces principes. Cependant, l'esprit et la culture nippone, ont su conserver et formaliser l'essence de ces arts pour en faire des pratiques de "réalisation", visant surtout à développer l'aspect spirituel (Budô pour les arts martiaux, Ikebana, ou Shodô pour l'art floral et la calligraphie, etc...). Ainsi donc, dès le 7ème siècle de notre ère, le Japon a formalisé les différentes règles d'organisation spatiale et fonctionnelle d'un dojo... encore respectées aujourd'hui. C'est pourquoi nous utiliserons les termes japonais dans notre description.

Ces règles sembleront très formelles voire rigides, pour nos esprits occidentaux non avertis et peu habitués à se "plier" aux règles... Elle revêtent cependant une signification symbolique importante, et sont également héritières de ces temps où les arts-martiaux étaient des "arts guerriers" impliquant une question de vie ou de mort, et où les entraînements (souvent à armes réelles très tranchantes) étaient autrement plus "virils" que de nos jours... Des règles de sécurité élémentaires (circulation, positionnement, vigilance, etc...) étaient donc indispensables pour limiter les accidents et éviter de se faire découper...

Cette organisation permet d'une part, de structurer la pratique et de faciliter les échanges et déplacements, dans l'harmonie, le calme et le silence. Elle contribue aussi à maintenir l'atmosphère indispensable à une pratique studieuse et sereine et à développer cette énergie toute particulière, bien palpable pour qui est habitué à fréquenter les dojos traditionnels.

L'organisation spatiale d'un dôjo se décompose donc comme suit. Bien évidemment, certaines adaptations sont inévitables, du fait de l'architecture de la pièce ou de l'organisation du bâtiment...

  • Une pratique entre 4 murs...

dojo@2x

1°) Le "Shomen" ou "Kamiza"

Le "shomen" est le mur principal, ou se trouve le "Kamiza", littéralement "siège de l'Esprit", c'est le côté honorifique du dojo, généralement placé au Nord. Il fait face à l'entrée du dôjo et comporte parfois un petit hôtel, où  une calligraphie représentant les valeurs de l'école, une photo du fondateur du style ou de l'école, ou tout autre objet symbolique de la discipline enseignée (sabre, épée, ...). L'enseignant se tient généralement dos au kamiza. C'est aussi de ce côté que sont placés les invités de marque.

2°) Le "Shimoza"

Le mur qui fait face au "kamiza" est le shimoza, où se tiennent les élèves. Ceux-ci sont rangés selon un ordre spécifique, selon le niveau et/ou l'ancienneté dans la pratique de la discipline ou dans l'école. Les élèves les plus anciens sont à la gauche de l'enseignant (à l'Est, donc), les débutants à l'Ouest. C'est également à l'Ouest que sont placés les visiteurs éventuels, tandis que les assistants de l'enseignant s'asseyent dos au côté Est de la salle, le Joseki.

3°) Le "Joseki "

A gauche du "shomen", le joseki est le mur où s'installent les assistants du professeur ou les élèves les plus gradés.

4°) Le "Shimoseki"

Le dernier côté se nomme "shimoseki", c'est là qu'en cas de besoin s'installent les élèves les moins avancés.

dojosuroInay

Le "dôjo" en plein air du Me Inay (Eskrima) en Californie, où a pratiqué Sifu Hérald Loygue

Circulez !

Circulez !...

L'organisation spatiale du dojo implique également une manière de circuler au sein de celui-ci. Là encore, point de formalisme abusif, mais tout simplement l'application de règles de sécurité évidentes et de méthodes simples permettant d'éviter de se blesser et de rester concentré tout en sachant immédiatement comment faire pour aller d'un point à un autre... Imaginons un instant si nous supprimions toutes les règles de circulation sur la voie publique ?

Généralement donc, on entre et on sort de la pièce coté "Shimoza" en saluant en direction du Kamiza et en déplaçant en premier le pied gauche. On se déplace à angle droit en évitant de traverser le dojo, en longeant les murs.  On évite bien entendu de passer entre deux pratiquants s'exerçant ensemble et dans la mesure du possible, de passer dans le dos du professeur ou d'un ancien, sauf s'il en donne l'autorisation. De même on n'entre ni ne sort du dojo, sans en avoir demandé l'autorisation. En cas de malaise par exemple, ou de blessûre, cela permet immédiatement d'informer l'enseignant qui pourra rapidement analyser la situation et éviter toute perte de temps.

2°) Les règles du dôjô...

slide-2Nous l'avons vu, l'organisation spatiale d'un dôjô traditionnel implique le respect de certaines règles favorisant l'harmonie, le travail, etc... Mais un dôjo, c'est également un ensemble de relations entre pratiquants, donc un ensemble de règles, qu'elles soient formelles ou informelles, qui régissent la pratique et les relations entre les pratiquants, pour que chacun puisse progresser dans de bonnes conditions et surtout dans la bonne direction. Ces règles dépassent bien-sûr le cadre strict du dôjô... Elles "fédèrent" et harmonisent les relations entre les "frères de pratique" (terme usuel pour désigner les membres d'une même école d'arts martiaux)...

"L'étiquette", le cérémonial :

Encore un excès de formalisme ?

Il est souvent difficile de comprendre vraiment un art provenant d'une culture tout à fait différente de la nôtre, a fortiori si cet art nous provient d'une tradition plusieurs fois centenaire. Comprendre une culture traditionnelle "du passé" avec un esprit occidental d'aujourd'hui est quasiment voué à l'échec. Cela est vrai pour le taïchi, comme pour l'ensemble des arts martiaux asiatiques : Pratiquer un "art martial" en ne prenant en compte que l'aspect technique, ampute celui-ci de sa partie essentielle.

Kung-Fu-Suit-Top-Pants-Tai-Chi-Chinese-font-b-Martial-b-font-font-b-ArtIl ne s'agit pas ici de "singer" une culture ou une tradition qui n'est pas et qui ne sera jamais la nôtre... son folklore, ses tenues vestimentaires... Faire de lents mouvements en pyjama chinois fluo tout en écoutant du shakuhachi... ; connaître et pouvoir prononcer avec l'accent chaque terme technique en parfait mandarin, ne nous transformera pas forcément en pratiquants de Taïchi. S'imprégner de l'esprit des ces pratiques, cela nécessite une démarche active, ainsi qu'une certaine discipline, mais nous débordons là bien entendu, du simple cadre de la pratique de consommation "loisir".

Il s'agit ici de bien comprendre l'objectif, le but profond de toutes ces différentes règles, usages et coutumes, formelles ou informelles, qui permettent la bonne transmission de l'enseignement...

muaythai-1993

"Ram muay" : Danse-cérémonie traditionnelle préalable aux combats de boxe thaîlandaise. Ici Sifu Hérald Loygue. Même dans la boxe (authentique), le cérémonial est essentiel.

Le tout premier précepte du Me Gichin Funakoshi, fondateur du karaté moderne, était "reï au début, reï à la fin", ce qui signifie en quelque sorte : "courtoisie au début, courtoisie à la fin"...

La notion japonaise de "rei" dépasse de bien loin le simple terme de "courtoisie".

Elle comprend le salut, bien entendu, et à ce sujet, nous vous renvoyons à notre précédent article au sujet du salut dans les arts martiaux (https://lishan.fr/le-salut-dans-les-arts-martiaux/).

Mais la notion de "Rei" comporte également tout le cérémonial qui entoure la pratique, que l'on appelle encore "étiquette"... règles formelles ou informelles, qui sont nées pour favoriser au maximum la vigilance et préserver une atmosphère propice à l'étude et à la pratique...

grand-carillon-eolien-furin-japonais-en-fonteCes règles nous proviennent également du japon féodal, où la nécessité de vigilance n'était pas une notion abstraite... Ainsi, tout dans le dojo, est là pour favoriser la vigilance : Carillon à l'entrée, manière d'entrer et de circuler, placement des élèves, etc... même dans le vestiaire (les élèves de l'institut Lishan comprendront à présent pourquoi sont posées au milieu du vestiaire, deux  bûches de bois... et pourquoi elles tombent si souvent) !

Il est très fréquent que ces règles soient affichées sous forme de parchemin (les "dojo kun"), voire même parfois récitées avant chaque cours (!) dans certains dojos asiatiques... Bien plus que des règles rattachées à une salle de pratique, elles sont en effet souvent considérées comme de véritables règles de vie...

dojokunA titre d'exemple, voici les "dojo kun" proposés par Me Funakosi, père du karaté moderne, qui ont été reprises dans la plupart des dojos traditionnels de karaté d'aujourd'hui... Elles sont un condensé des "Niju karate kyukun", les 20 préceptes du karaté, bien connus aujourd'hui... même si peu pratiqués : ("Recherche la perfection du caractère - Sois sincère - Fais des efforts dans tout ce que tu entreprends - Respecte les autres - Développe le contrôle de soi").

Dans les arts chinois, ces règles sont souvent issues des textes classiques ("les chants traditionnels du Taïchi Chuan"), mais on peut aussi citer les 10 principes de l'école yang, les 12 principes du Me Cheng, qui ne s'interprètent pas uniquement selon l'aspect technique.

 

Le code chevaleresque de Shaolin : Les "Shaolin Wude"

Pour ce qui concerne les arts-martiaux chinois, citons encore les "shaolin Wude", vertus martiales de Shaolin, que nous décrit Sifu Hérald Loygue ci-dessous :

 

Les « 5 engagements du coeur »

Respect (Zun Jing) :

Le respect commence par soi. Ne pas s’avilir par des pensées, des paroles ou des actes arrogants, orgueilleux ou méprisants, d’abord envers soi, puis envers les autres… Il se prolonge naturellement dans son rapport aux autres et par voie de conséquence, aux élèves, à l’enseignement et à l’enseignant. Le respect est le fondement de toute relation. Ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent… est un premier pas seulement. Se respecter en tant qu’être humain, c’est développer un comportement à la hauteur de notre noblesse…

Humilité (Qian xu):

L’humilité vient de humus, de la terre. C’est garder toujours sa tasse vide, ainsi elle peut toujours être emplie… Dans ce monde impermanent, rien ne dure jamais. Ne pas s’enorgueillir de ce qu’on pourrait appeler une réussite. Car d’un bien naît souvent un mal, et d’un mal peut naître un bien. En toute chose conserver un esprit équanime. Le dernier enseignement du bouddha (8 satori du grand homme) nous enseigne à « se contenter de peu » et « en toute chose, être satisfait ».

Droiture (Zheng yi) :

Suivre le chemin de justesse que l’on s’est fixé. Etre droit n’est pas être rigide… La droiture doit être un chemin de conduite, une manière de vivre. Faire, incarner, ce qui est juste dans chacun de ses actes… Ne pas se laisser détourner par « le moindre chant des sirènes » et ne pas céder à la tentation de la facilité, de la rapidité, de la consommation… Ainsi, chaque acte doit toujours être éclairé par la sagesse intuitive et non par les émotions. Un acte émotionnel est rarement juste (même s’il est sincère) et traduit trop souvent les ambitions ou les craintes d’une personne. Sincérité et justesse sont deux choses bien différentes. Une personne dont les actes traduisent la droiture est naturellement respectée.

Confiance (Xin Yong) :

Confiance en soi, tout d’abord en sa propre capacité d’éveil… puis en la pratique. Confiance en l’enseignement, confiance dans l’enseignant. Il faut du discernement. Mais arrive un moment, lorsque vous rencontrez « l’Ami de bien », où il faut développer la confiance, c’est à dire être capable d’aller au delà des limites que le moi a posées. Etre une personne digne de confiance, c’est ne pas être une girouette qui tourne en fonction de la direction du vent, mais avoir mené en soi une profonde réflexion sur ce que l’on veut… et s’y tenir. C’est développer un regard qui va au-delà des apparences. Aucune promesse ne doit être faite à la légère. Etre une personne de confiance est la meilleure façon d’être respecté. Il faut respecter chacun de ses engagements.

Loyauté (Zhong Cheng) :

Est loyal celui qui a le sens de l’honneur et de la probité. C’est la racine de la confiance. Encore une fois, avant d’être dirigée vers notre professeur, notre école, nos frères et sœurs de pratique, la loyauté nous concerne nous mêmes. Sommes nous loyaux envers nous-mêmes ? La loyauté, c’est faire tomber les masques qui nous défigurent en nous faisant adopter « des stratégies personnelles ». La loyauté est basée sur la confiance. La loyauté est la clé de voûte de la confiance. Un pratiquant doit rester loyal envers son maître et son école. La tradition de l’apprentissage des arts martiaux a depuis longtemps été basée sur la loyauté entre l’élève et le professeur, le disciple et le maître. Cette loyauté se construit par un double engagement : Un élève qui ne pense qu’à ses intérêts personnels ne trouvera pas de maître qui accepte de lui transmettre son savoir.


Les « 5 engagements des actes »

Volonté (Yi zhi) :

Cette énergie, qui siège dans les reins selon la médecine chinoise, clef de voûte de toute activité. « Avoir les reins solides » dit la sagesse populaire… Elle nous parle de notre capacité à aller vers les choix qu’on s’est fixé, sans en démordre. Les reins fonctionnent avec le cœur. "C’est le feu du cœur qui réchauffe l’eau des reins et l’eau des reins qui tempère le feu du coeur". Un équilibre doit être trouvé entre désir et force d’action, capacité à réaliser, au risque de s’épuiser. Contrôler le feu est un principe important de l’entraînement. Trop de feu consume, mais insuffisant, le feu s’éteint… La fermeté de la volonté dépend de la sincérité avec laquelle on s’investit dans la quête de son but. Les petits désirs (modes, tendances, loisirs, distractions,…) comme des petits feux, s’éteignent vite au premier vent venu.

Endurance (Ren Naï) :

Celui qui supporte la souffrance, qui a de la patience à endurer, quelle que soit la souffrance, est endurant. Celui qui, malgré les vents contraires, réaffirme chaque jour sa direction et marche… Chaque pratiquant doit étudier son art en faisant preuve d’endurance. Sur n’importe quel chemin d’apprentissage, beaucoup d’obstacles peuvent s’élever : des critiques du professeur à l’inertie dans son propre entraînement, de l’orgueil à l’acédie, en passant par la boulimie… Les « 8 vents furieux » de l’esprit soufflent sur le feu de la pratique : celui-ci peut nous brûler ou s’éteindre… Attention, délicatesse, demande d’aide et entretiens réguliers auprès de son professeur ou des anciens, sont le plus sur moyen de résister au « chant des sirènes », qui n’attendent que notre naufrage.

Persévérance (Yi Li) :

Continuer, poursuivre, persister, être ferme dans ses résolutions, constant dans sa foi… La persévérance traduit l’envie de progresser. Ce n’est que dans les difficultés de l’apprentissage que l’on peut distinguer les bons pratiquants : ceux-ci, malgré les difficultés, continueront à étudier afin de franchir une étape dans leur apprentissage. Car tout apprentissage est fait de périodes de progression et de périodes de stagnation. Souvent, un élève ne peut se sortir d’une période de stagnation que grâce à sa persévérance. Le professeur peut guider l’élève, mais ce sera toujours ce dernier qui devra faire l’effort pour franchir les obstacles qu’il rencontrera.

Patience (Heng Xin) :

Action de supporter l’adversité, la patience permet au pratiquant de mieux prendre ses décisions sur la voie à suivre dans son apprentissage. Souvent, les explications d’un professeur peuvent sembler incompréhensibles, voire même inadéquates à la situation. Pourtant, en faisant preuve de patience, l’élève pourra comprendre le sens de ces explications et en tirer le meilleur parti possible pour progresser. Les personnes qui réussissent ne sont pas toujours les plus « intelligentes », mais souvent les plus patientes à endurer et à persévérer.

L’endurance, la persévérance et la patience vont de pair et expriment une même énergie, témoignent d’une forte volonté. Mais une forte volonté peut-être employée à mauvais escient, dirigée dans une mauvaise direction…

C’est pour cela que les 5 engagements du coeur sont les plus importants : humilité, respect, droiture, confiance, loyauté sont les dispositions de cœur qui orientent la force de la volonté. Les épreuves doivent nous apprendre à devenir doux, attentifs, indulgents, délicats, bons (tout en restant justes)… et avant tout envers nous mêmes.

Courage (Yong Gan) :

Force d’âme devant le danger, le courage au sens étymologique, parle avant tout de cœur. Ce n’est pas l’absence de peur mais au contraire, de s’y ouvrir et d’aller au delà, vers la non-peur. Le courage est la capacité à regarder les choses telles qu’elles sont et non pas chercher à les modifier d’une façon violente. La droiture ne peut exister que si l’on a le courage de faire ce qui est juste. Au niveau martial, même avec des années d’entraînement, un bon pratiquant peut être mis en difficulté dans la rue par une femme démente armée d’une fourchette. Les vertus ne sont pas séparées, elles sont liées les une aux autres… Le courage ne va pas seul, mais avec l’humilité, la patience, la confiance en soi, … Il parle également du respect de la vie et cela peut passer par éviter le combat à tout prix. Un combat qui n’a pas lieu est un combat gagné, quelles que soient les circonstances. Si vraiment le combat ne peut être évité, alors il faut agir sans hésitation.

La sagesse montre le chemin à suivre, le courage met en place les décisions à prendre. On n’est pas courageux, on pratique le courage, on n’est pas patient, on pratique la patience… Peu à peu, instant après instant, ces graines vont germer et donner des fruits dans notre conscience, changer nos comportements…

C’est dans la contemplation silencieuse que l’on comprend la racine de toutes les colères, impatiences, lâchetés… Voir leur insubstancialité et cesser de s’y identifier, permet d’agir au quotidien et de développer une autre relation à soi, profondément non violente, de développer d’autres comportements… Car la première victime, c’est toujours soi !

Au final, le but à atteindre, le gongfu, c’est délaisser les conditionnements, les préfabrications, les limites que le moi pose pour atteindre la libération. Devenir adulte, humain par la pratique d’un art, n’est pas au loin mais dans les décisions chaque jour renouvelées, par les actes posés dans la direction que l’on a choisie.

Ce que nous serons demain est le résultat des actes d’aujourd’hui, ce que nous sommes aujourd’hui, le résultat des actes posés hier. Dans les deux cas, changer quelque chose suppose de regarder et agir dans l’instant présent.

Ce chemin peut sembler insignifiant, c’est pourtant de cela dont il s’agit :

"La Voie se déroule en marchant,
est crée par nos propres pas.
Elle est là où nous sommes,
exactement."

Plus que d’éveil, il y a une vie éveillée.

Le déroulement type d'une séance

Si les motivations "bien-être" et santé peuvent être une bonne porte d'entrée vers la pratique... Le taïchi, ni même le Qigong, ne sont pas originellement des gymnastiques douces de bien-être... Il arrive même fréquemment que l'on ne s'y sente pas "bien"... du moins pas tout de suite ! De même, les arts-martiaux ne sont pas originellement des sports de combat... Leur conception est tout autre. Et si le dojo est un lieu à part... Il est donc logique que l'on y fasse des choses inhabituelles... "A part"...

Il n'y a pas de règle formelle dans le déroulement d'une séance, puisque l'enseignement traditionnel s'adapte toujours aux besoins des élèves et selon la période. Voici cependant la présentation d'une séance "type" :

  • Un temps de silence indispensable :

Plus ou moins long, il précède chaque séance... comme un rappel de ce pour quoi l'on vient... Il devrait se poursuivre tout au long de la séance... et après ! Dans les arts japonais il se pratique généralement assis
Il ne s'agit pas bien-sur que de silence verbal... Se rendre disponible mentalement est extrêmement important :Dans les arts japonais, ce temps est appelé "mokuso" : (黙 moku : maintenir le calme, le silence / 想 so : pensée, idée, concept).

  • Le Salut :

Dans les arts chinois, le salut est parfois complexe et revêt de nombreuses formes et significations symboliques... Dans les budo japonais, il y a généralement 3 saluts, le plus souvent en posture assise... Un premier salut "à la pratique" ou à son maître fondateur ("Shomein ni rei"), un second salut à celui-qui transmet l'enseignement ("Sensei ni rei"), et enfin un troisième salut mutuel, où les élèves se saluent entre eux, pour illustrer l'importance de la pratique ensemble, et le fait de progresser entre "frères de pratique" ("Otagai ni rei")... Selon les écoles, il  a même parfois un Salut aux "anciens" ou aux élèves avancés ("Sempai ni rei")...
(Voir encore notre article cité plus haut.)

  • Exercices préparatoires :

Souvent perçus comme de simples échauffements, ils sont loin d'être anodins et ne sauraient être négligés... Appelés "Jiben Gong" ("exercices racines"), ils préparent le corps à la séance, au niveau "mental", corporel, articulaire, énergétique, technique... Le lecteur pourra se référer avec intérêt aux précédents articles de sifu Hérald Loygue à ce sujet : 
http://lishan.fr/jiben-gong-fu-1/ 
ou 
http://lishan.fr/jiben-gong-fu-2-mise-en-train-lumiere-lenergetique-chinoise/

  • Travail de répétition seul :

Il peut sembler parfois rébarbatif, ce travail sur un simple mouvement, sur un principe, sa répétition inlassable jusqu'à ce qu'il soit in-corporé... Il est pourtant essentiel. La répétition d'un seul geste de nombreuses fois n'est pas une perte de temps, mais au contraire permet peu à peu de saisir l'essence du mouvement et de ce fait, de comprendre bien plus rapidement les autres techniques...

  • Travail à deux :

Souvent attendu comme l'occasion enfin d'en "découdre", il ne devrait être uniquement que la simple transposition des principes travaillés seuls, appliqués avec une variable supplémentaire : l'autre ! Mais bien souvent, il se réduit à un jeu d'opposition et de domination...

  • Temps de silence "final"... Retour au centre... avant le salut "final" :

Il clôture le cours, comme pour manifester le fait qu'entre les deux saluts, il doit y avoir eu une transformation du pratiquant...

A noter : les temps de silence ne doivent pas être prétextes au mutisme ! Chaque élève doit en effet être "moteur", dans sa pratique comme au dôjô... Locomotive plus que wagon. Ainsi, presque systématiquement, des temps de questions-réponses et d'échanges sont systématiquement proposés en début et en fin de séance par l'enseignant, afin d'éclaircir les différents principes évoqués.

DSC04548

3°) Une communauté de pratiquants...

A l'heure de l'individualisme consumériste, il est malheureusement fréquent que l'on vienne consommer sa séance, comme on va au restaurant : on choisit "à la carte" sans se soucier du cuisinier ni des ingrédients... et, puisque l'on a payé, on quitte la table bien repu, sans même parfois avoir jeté un oeil au serveur ni à son voisin de table...

C'est oublier qu'un dojo, c'est aussi (et surtoût !) une communauté... (on ne parle pas ici bien-sûr, que du cadre associatif). Une communauté de valeurs, d'intérêts, de principes, qui devrait être plus que la somme des intérêts individuels... Comme pour les chrétiens, pour qui le terme "Eglise" revêt deux sens distincts : le dôjô est à la fois "le lieu de pratique" en tant que tel, mais également "la communauté des fidèles"... Sans tomber bien entendu dans le piège des "communautarismes" sous toutes leurs formes... l'on devrait observer dans tout dojo, une énergie commune, une envie, une solidarité, bref... un feu commun.

 

IMG_4279

Le dojo idéal...

 


 

 

Autres articles récents

X