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Ecole d’arts martiaux traditionnels
fondée en 1986 par Sifu Hérald Loygue
4 Disciplines – 4 enseignants expérimentés – 40 années de transmission

Institut Lishan

Ecole d’arts martiaux traditionnels chinois

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Les patriarches de notre lignée : Me Ye Dami – 1er Maître de Cheng Man Ching

Actualités | Le Style « Cheng » | Les Patriarches | Taïchi Chuan

31 mai 2026

Les patriarches de notre lignée : Me Ye Dami – 1er Maître de Cheng Man Ching

Par Emmanuel


Nous avons déjà évoqué Me Ye Dami ici : https://lishan.fr/les-trois-racines-du-style-cheng-man-ching/

Nous allons donc apporter quelques précisions sur ce personnage peu connu, mais pourtant vraiment hors du commun, de la filiation « Cheng Man Ching ».

Son nom ne figure jamais dans les « lineage officiels » du Me Cheng, et il est rarement évoqué comme ayant été son professeur. Cependant, tout comme le Me Zhang Qinlin, il est très probable qu’il ait eu une influence fondamentale sur la pratique de celui-ci.


 

Ye Dami (1888-1973),
le maître oublié du Taijiquan de Shanghai
1er maître de Cheng Man Ching

 

Son nom n’apparaît presque jamais dans les lignées officielles du Taijiquan de style Yang. Pourtant, sans Ye Dami, l’histoire moderne du Taijiquan aurait pris un tout autre visage : c’est lui qui fonde à Shanghai, en 1926, la première association de Chine portant le nom de « Taijiquan » dans son intitulé ; c’est lui qui forme Zheng Manqing, Huang Jinghua et Pu Bingru avant qu’ils ne deviennent disciples de Yang Chengfu ; c’est lui qui introduit dans le Taijiquan shanghaïen les méthodes internes de la famille Sun et l’art de l’épée Wudang du général Li Jinglin. Portrait d’un homme dont la modestie a fini par effacer le nom des manuels.

Une famille de médecine et d’arts martiaux

Ye Dami (叶大密) naît en 1888 dans le comté de Wencheng, province du Zhejiang, dans une famille qui s’est illustrée pendant plusieurs générations dans deux domaines indissociables de la culture chinoise traditionnelle : la médecine et les arts martiaux. Son nom de courtoisie est Bailin (百龄, « centenaire ») ; son sobriquet, Rouke Zhai Zhu (柔克斋主), « Maître de l’Atelier de la Douceur Victorieuse » — programme philosophique autant que technique.

Cette double appartenance familiale n’a rien d’anecdotique. En Chine, le médecin et le combattant partagent depuis des siècles un même fonds de connaissances : circulation du qi, méridiens, points vitaux, manipulations osseuses, pharmacopée des traumatismes. Dès l’enfance, le jeune Ye apprend les rudiments du xiao bagua zhang — la « petite paume des huit trigrammes » — qui circule alors dans la région de Wenzhou. Sa mère l’emmène cueillir des herbes et lui enseigne les rudiments de la pharmacopée traditionnelle. Élève d’une vivacité exceptionnelle, il étudie en parallèle le tui na, le dao yin, le quan shu et le qi gong. Selon Jin Renlin, l’un de ses futurs disciples, « il n’y avait rien qu’il ait touché dans sa formation et qu’il n’ait pas réussi à maîtriser ». Mais une discipline va capter durablement son attention : le Taijiquan.

1917 : la rencontre avec Tian Zhaolin

En 1917, alors qu’il effectue son service militaire à Hangzhou dans une unité de l’armée expéditionnaire du Nord (8ᵉ groupe, 2ᵉ division, 25ᵉ régiment), Ye Dami rencontre le maître Tian Zhaolin (田兆麟). Ce dernier n’est pas n’importe qui : orphelin recueilli adolescent par la famille Yang à Pékin, il a vécu plusieurs années dans la maison du patriarche Yang Jianhou (楊健侯), à qui il a servi de porteur d’épée. Il a appris auprès de Yang Jianhou le zhong jia — le « cadre intermédiaire » du Taijiquan familial — puis a complété sa formation avec les deux fils de Jianhou : Yang Shaohou (cadre petit et rapide) et Yang Chengfu (cadre grand et lent). Dans la famille Yang, il est considéré comme un fils adoptif.

Ye Dami s’agenouille devant lui pour demander à devenir son disciple. Tian accepte et lui « ouvre la porte » selon la formule consacrée. C’est sa première formation sérieuse au Taijiquan, et elle se fait directement dans la lignée familiale Yang, par un transmetteur qui a vécu auprès du patriarche de la deuxième génération.

1918 : la fraternité jurée avec Sun Cunzhou

L’année suivante, Ye Dami fait une autre rencontre décisive. À Hangzhou toujours, il croise Sun Cunzhou (孙存周, 1893-1963), le fils de Sun Lutang (孙禄堂, 1860-1933) — l’un des plus grands maîtres d’arts martiaux de toute l’histoire chinoise moderne, créateur du style Sun de Taijiquan et expert reconnu des trois disciplines internes (Xingyiquan, Baguazhang, Taijiquan).

Les deux jeunes hommes se découvrent une affinité immédiate et décident de devenir frères jurés — institution chinoise extrêmement codifiée qui dépasse de loin l’amitié occidentale. Désormais liés par un pacte de loyauté absolue, ils « se polissent » mutuellement (qie cuo, « couper et polir le jade »), échangent leurs techniques quotidiennement, et — geste exceptionnel — Sun Lutang lui-même accepte de transmettre à Ye Dami certaines instructions orales du nei gong familial.

Cette double affiliation va structurer toute la suite. Ye Dami n’est plus seulement un disciple de la lignée Yang : il devient l’un des très rares héritiers à connecter, par le sang martial, les deux grandes traditions du nei jia — le Yang de Tian Zhaolin et le Sun de Lutang.

Maître Ye Dami (à droite) aux côtés du dramaturge chinois Tian Han

1926 : la fondation de la Wudang Taijiquan She

En novembre 1926, Ye Dami s’installe à Shanghai et y fonde, dans le secteur français (aujourd’hui Xing’e lu), au 19 de la rue Nanyong-ji, sa propre association : la Wudang Taijiquan She (武当太极拳社) — la « Société du Taijiquan de Wudang ».

Le détail du nom est capital. C’est la première association en Chine à inscrire le mot « Taijiquan » dans son intitulé. Avant elle, on parlait de « combat au poing souple » (mian quan), de « combat au poing neutralisant » (hua quan), ou simplement de l’art familial des Yang. L’usage du terme Taijiquan comme désignation publique et institutionnelle commence ici, dans une rue du secteur français de Shanghai, sous la signature d’un homme qu’aucun manuel occidental ne mentionne aujourd’hui.

L’enseignement de la société porte sur trois piliers : le Taijiquan de style Yang (cadre intermédiaire de Jianhou), la technique de l’épée droite à double tranchant (jian), et le tui shou. Sun Cunzhou y occupera bénévolement pendant six mois le rôle de « gardien de maison » (superviseur de l’enseignement) — geste qui scelle publiquement la reconnaissance de la famille Sun envers Ye Dami.

Sous la bannière du mont Wudang, berceau légendaire des arts internes, la société poursuit aussi une ambition culturelle et patriotique plus large : Ye Dami entend transmettre l’héritage martial chinois et revigorer l’esprit national chez les jeunes de Shanghai, à une époque où le pays cherche à se relever des humiliations du tournant du siècle.

 

photographie spontanée montrant Ye Dami exécutant une posture de Taijiquan (Tai Chi) dans ses dernières années

1927 : le général Li Jinglin et l’épée Wudang

En novembre 1927, un personnage hors norme débarque à Shanghai : le général Li Jinglin (李景林, 1885-1931), surnommé Shen Jian Li — « Li l’Épée Magique ». Ancien commandant du groupe Fengtian, gouverneur du Hebei, il a renoncé à toutes ses fonctions militaires et politiques quelques mois plus tôt pour se consacrer entièrement à la diffusion du guoshu (arts martiaux nationaux). Sa spécialité : le Wudang jian, l’art de l’épée des montagnes de Wudang.

Ye Dami, accompagné de deux autres maîtres shanghaïens — Chen Weiming (陈微明) et son assistant Chen Zhijin — se rend rue Qiqi (aujourd’hui Yueyang), à la résidence du général. Tous trois demandent à apprendre l’art de l’épée Wudang. Li Jinglin accepte et partage son savoir avec eux pendant six mois.

Cette acquisition transforme profondément l’enseignement de Ye Dami. Désormais, son école propose un quatrième pilier : le Wudang dui-jian, le travail à deux à l’épée double-tranchant. Ye Dami développe une thèse technique forte : la maîtrise du Taijiquan ne peut être complète sans la pratique de l’épée. L’épée affine la perception, le placement du corps, le sens des distances, la qualité du jin. « Sans une véritable transmission du sabre, écrit-il, on ne peut pas comprendre le poing. »

1928 : la démonstration au Théâtre Lanxin

À l’automne 1928, les rédactions des deux grands quotidiens shanghaïens — Shen-bao et Xinwen-bao — organisent une représentation caritative au Théâtre Lanxin (aujourd’hui Théâtre d’Art de Shanghai) pour récolter des fonds destinés à des bourses scolaires. Ye Dami et son élève Pu Bingru (濮冰如) y interprètent un duel chorégraphié à l’épée Wudang, intitulé Danse parmi les feuilles qui tombent, arrachées par le vent d’automne.

Les costumes sont conçus par Ye Dami lui-même et confectionnés par le célèbre tailleur Shang Hongxiang. L’accompagnement musical est assuré par la Société du Qin sous la direction de Sun Yude, et par un orchestre d’instruments traditionnels chinois dirigé par Xiao Banzhou. Le théâtre est comble ; la presse — y compris le Shilinsi-bao, journal de la communauté lettrée occidentale de Shanghai — encense la représentation le lendemain.

L’épisode mérite d’être souligné : Pu Bingru est une femme. C’est l’une des premières fois en Chine qu’une femme apparaît publiquement en costume martial sur une scène de théâtre, dans un duel à l’épée, devant un public mixte d’élite. Son père, Pu Qiucheng, est un haut dignitaire et un mécène influent qui jouera un rôle clé dans l’invitation faite à Yang Chengfu de venir à Shanghai.

1928 : la rencontre — ambivalente — avec Yang Chengfu

La même année 1928, les deux frères Yang Shaohou et Yang Chengfu arrivent à Nanjing pour rejoindre le tout nouveau Institut Central de Guoshu. Ye Dami fait immédiatement le déplacement pour leur demander d’approfondir les méthodes familiales — non seulement le grand cadre de Chengfu, mais surtout le nei gong xin fa, les « méthodes secrètes de cultivation interne ».

Yang Chengfu reconnaîtra publiquement le talent exceptionnel de son nouvel élève. Devant ses disciples réguliers, il aurait dit :

« Cet homme a une ouïe excessivement sensible et une vue perçante. Vous autres, vous êtes lents à comprendre. Je vous explique dix fois la même chose, vous avez tous les exemples sous les yeux, et vous restez incapables de saisir par vous-mêmes. Lui ne regarde de l’extérieur qu’un court moment, et tout est gravé pour toujours dans son cœur. »

Le compliment a deux versants. D’un côté, il atteste l’extrême talent de Ye Dami. De l’autre, il signale un fait significatif rapporté par plusieurs disciples : chaque fois que Ye Dami entrait dans la salle, Yang Chengfu suspendait son enseignement. Chengfu agitait les manches de sa robe — geste rituel d’agacement — et s’asseyait en silence. La présence de Ye Dami le rendait visiblement inconfortable.

Plusieurs lectures restent possibles : crainte que Ye ne capte trop vite ce que Chengfu préférait préserver, niveau déjà atteint par Ye via Tian Zhaolin et Sun Lutang qui rendait gênante la posture du maître, ou simplement deux personnalités fortes qui se croisaient mal. L’histoire n’a pas tranché.

Quelques semaines avant l’arrivée des frères Yang à Nanjing, un document officiel de l’Institut Central de Guoshu (n° 5, daté du 28 avril 1928) invite formellement « l’honorable M. Ye Dami au conseil pédagogique » — signé par Zhang Zhijiang (recteur) et Li Jinglin (recteur adjoint). Au moment où le Taijiquan devient officiellement, en Chine, un objet d’État, Ye Dami est invité au plus haut niveau.

1930-1935 : un disciple proche de Zhang Qinlin

La rencontre avec Zhang Qinlin (张钦霖) marque un nouveau tournant. En 1930, ils voyagent ensemble à Wuhu. Zhang transmet à Ye le nei gong Yang et les pratiques internes taoïstes du courant Longmen Jinshan apprises de Zuo Laipeng. Ye Dami consigne ces enseignements dans le Qingling Jilu (清灵集录) et rédige la biographie Zhang Yaoxi Zhuan (张耀西传).

En 1935, à la demande de Yang Chengfu, Zhang Qinlin enseigne à Ye Dami, Zheng Manqing, Huang Jinghua et d’autres élèves le gongfu interne du Taijiquan. Ye accueille Zhang à Shanghai et met son réseau au service de cette transmission. Bien que ce fait soit rarement mentionné dans les lignées officielles, l’ensemble des éléments biographiques suggère que Ye Dami fut en réalité un proche disciple du maître Zhang Qinlin, et que cette transmission taoïste a structuré son enseignement de manière profonde.

L’épisode du livre brûlé (1931)

En 1931 paraît le premier manuel publié sous le nom de Yang Chengfu : Taijiquan Shi Yong Fa — « Méthodes d’application du Taijiquan ». L’ouvrage est rédigé essentiellement par Dong Yingjie et Tian Zhaolin à partir des indications orales du maître.

Ye Dami s’était proposé pour éditer le manuscrit ; Yang Chengfu avait d’abord accepté, mais Ye ne donna pas suite assez vite et le travail fut confié à Dong Yingjie. À la parution, Ye Dami formule publiquement une critique sévère : « Le texte n’est pas d’un niveau élevé et est quelque peu vulgaire, rempli d’erreurs. S’il est diffusé tel quel, j’ai peur que cela ne nuise à votre réputation. »

La réaction de Yang Chengfu est immédiate et brutale : il envoie le Dr Huang Jinghua dans toutes les librairies de Shanghai pour racheter tous les exemplaires restants et les fait brûler. Mais avant la destruction, Ye Dami demande secrètement à Huang d’en préserver un exemplaire, arguant qu’il y a dans ce livre « quelque chose de vraiment précieux » sur le vrai Taijiquan de Yang malgré les maladresses de plume. Il promet en remerciement une paire d’épées anciennes Dragon Spring.

Mis au courant, Yang Chengfu y voit un signe de duplicité et exprime son mécontentement de manière spectaculaire lors de la séance de tui shou suivante : chaque fois que Ye s’approche, Chengfu émet une puissante énergie qui le projette en arrière. Mme Yang s’en inquiète. Yang Chengfu finit par dissiper le malentendu lorsque Ye explique que ses critiques ne visaient que le style littéraire, jamais le contenu martial, qu’il trouvait au contraire très précieux. Chengfu se calme et lui offre même quelques photographies de lui-même en tenue de Taijiquan en signe d’amitié retrouvée.

L’épisode est révélateur : Ye Dami pesait suffisamment dans le milieu shanghaïen pour faire retirer un livre du marché, et Yang Chengfu reconnaissait implicitement le bien-fondé de la critique en détruisant l’ouvrage. Le livre ne sera réédité officiellement en Chine qu’en 1984.

En 1933, Yang Chengfu publie un ouvrage plus abouti, le Taijiquan Tiyong Quanshu (« L’Essence et les Applications du Taijiquan »), édité cette fois par Zheng Manqing (郑曼青) et Huang Jinghua (黄景华) — deux anciens élèves de Ye Dami. La continuité est claire, même si elle est rarement nommée.

Ye Dami recevant Yang Zhenduo (杨振铎, arrière-petit-fils de Yang Luchan) à Shanghai.

Activités politiques, cinéma et résistance

Ye Dami ne fut pas seulement un maître martial mais aussi un agent de liaison patriotique. En 1926, il travaille discrètement avec les réseaux du Guomindang à Shanghai tout en maintenant des contacts avec les milieux progressistes. Pendant l’invasion japonaise (1932), il aide son fils aîné à rejoindre une usine d’armement secrète, soutenant la résistance.

Dans les années 1930, il s’implique dans le cinéma révolutionnaire. Il cofonde la Yihua Film Company, participe à la production de films patriotiques tels que L’Évasion ou L’Âge d’or, et soutient en secret des artistes engagés comme Tian Han et Yang Hansheng. Lorsque le studio est incendié par des agents du Kuomintang, Ye héberge clandestinement les cinéastes pour leur permettre de terminer leurs œuvres. Ces faits lui valent la réputation d’un protecteur de la culture chinoise et de la résistance intellectuelle.

L’anecdote du parrain Du Yuesheng

Une histoire fameuse dans les cercles martiaux shanghaïens illustre la finesse stratégique de Ye Dami. À une époque où Shanghai était sous l’emprise de gangs puissants, un voyou d’une triade vient le provoquer en duel. Ye comprend que ni une victoire ni une défaite ne lui rapporteraient rien — la première attirerait des représailles, la seconde entacherait sa réputation. Il répond poliment qu’il n’est « pas disponible aujourd’hui » et invite le provocateur à revenir le lendemain.

Sitôt l’homme reparti, Ye Dami hèle un pousse-pousse et donne au cocher une destination très particulière : la résidence de Du Yuesheng, parrain de la Green Gang — le plus grand gang de Shanghai. Le voyou, qui l’avait discrètement suivi, le voit entrer ostensiblement chez le parrain et prend peur. S’attaquer à un protégé de Du Yuesheng aurait été suicidaire : il disparaît sans jamais revenir. Sans livrer un seul combat, Ye Dami avait désamorcé la confrontation en utilisant le prestige de ses relations.

Le style Ye-jia chuan

Au fil des décennies, Ye Dami construit progressivement sa propre synthèse, que les milieux martiaux finiront par appeler Ye-jia chuan (葉家拳) — « le poing de la famille Ye ». Selon le témoignage de Jin Renlin, cette synthèse combine trois apports principaux :

  1. Le Taijiquan de la famille Yang, hérité de Tian Zhaolin (cadre intermédiaire de Jianhou), avec ses méthodes d’application martiale, ses neutralisations (hua) et ses libérations de force (fa) ;
  2. Le nei gong de la famille Sun, transmis par Sun Cunzhou et Sun Lutang, que Ye considérait comme la méthode la plus pénétrante de tout l’art martial chinois : « Une puissance ultime entre dans le corps sans qu’on la sente venir ; quand on perçoit quelque chose, on est déjà blessé. » ;
  3. Le Wudang jian du général Li Jinglin, dont les principes de mobilité du bassin et de connexion entre l’épée et l’esprit nourrissent l’ensemble du système.

À cela s’ajoute, dans une certaine mesure, la transmission taoïste reçue de Zhang Qinlin.

Ce qui distingue le style de Ye selon les témoins de l’époque : une qualité particulière de relaxation, des mouvements amples « avec ouverture diagonale » empruntés au Baguazhang, des retournements de torse, des changements rapides de main hérités du travail à deux à l’épée Wudang, et l’intégration de pratiques respiratoires spécifiques.

La partie de son enseignement la plus connue en Occident est un ensemble de postures debout appelées Wu-ji-shi (無極勢), « positions de l’Infini ». Ces exercices de zhan zhuang ont été popularisés par Cai Songfan dans son livre Wu Chi Shih : exercices de respiration, traduit en anglais en 1986. La filiation : Yang Chengfu → Ye Dami → Jin Renlin → Cai Songfan. C’est par cette voie que la pratique a atteint les pratiquants occidentaux — souvent sans qu’ils sachent à qui ils la devaient.

Une pédagogie d’ouverture

Contrairement à beaucoup de maîtres de sa génération, Ye Dami n’a jamais cultivé le secret. Qu Shijing souligne ce trait : « Il enseignait le Taijiquan ouvertement, expliquant très clairement toutes les subtilités, contrairement à de nombreux instructeurs qui cachent les secrets de l’art en eux-mêmes comme une perle rare. » Il invitait des élèves venus d’autres écoles, leur consacrait du temps, accueillait des femmes, et ne marchandait pas la transmission.

Ses principaux disciples sont :

  • Zheng Manqing (1902-1975), qu’il forme avant son passage chez Yang Chengfu, et qui partira ensuite à Taïwan puis aux États-Unis ;
  • Huang Jinghua, le plus fidèle, qui restera disciple jusqu’à la fin ;
  • Pu Bingru, partenaire de la démonstration de 1928, mémoire vivante de l’école jusqu’aux années 1990 ; elle est souvent présentée comme la première disciple femme de Yang Chengfu, mais c’est en réalité Ye Dami qui l’a formée puis présentée au grand maître ;
  • Zhang Shuhe, Jiang Xirong (Jiang Sizhong), Cao Shuwei (qui enseignera à Hong Kong) ;
  • Jin Renlin, qui structurera l’enseignement après la mort du maître ;
  • Jin Weicang, qui publiera ses écrits à titre posthume.

Le rôle de Ye Dami comme passeur de génération est crucial : lors de l’arrivée de Yang Chengfu à Shanghai, c’est lui qui présente personnellement Zheng Manqing, Huang Jinghua, Pu Bingru et d’autres au grand maître, insistant pour qu’ils « s’agenouillent sur le seuil » et deviennent officiellement ses disciples. Par ce geste traditionnel, Ye Dami s’efface humblement devant Yang Chengfu et facilite la transmission directe de l’art familial Yang à ses protégés.

Cette lignée est aujourd’hui présente à Shanghai, Wenzhou, Suzhou, Jiaxing, Huashan, Guangzhou, Hong Kong, Macao, et jusqu’aux États-Unis.

A l’épée avec Pu Bingru

Philosophie : quatre principes directeurs

La pensée de Ye Dami peut être résumée en quatre grands principes :

  • 大同世界 (Dàtóng shìjiè) — « Monde de la Grande Unité ». Idéal d’harmonie universelle, d’union par-delà les rivalités d’école ;
  • 尚武精神 (Shàngwǔ jīngshén) — « Esprit qui honore le martial ». Bravoure, droiture, discipline, ranimer la fierté nationale ;
  • 修德养生 (Xiūdé yǎngshēng) — « Cultiver la vertu et nourrir la vie ». La pratique martiale comme voie de soin du corps autant que de l’esprit ;
  • 民族气节 (Mínzú qìjié) — « Intégrité patriotique ». Défendre la dignité du peuple à travers la culture traditionnelle.

Médecine et Qigong tardifs

Parallèlement à sa carrière martiale, Ye Dami n’a jamais cessé de pratiquer la médecine traditionnelle. Dès 1949, sous le nouveau régime, il ouvre dans le quartier de Huangpu (Shanghai) une clinique de tui na. En septembre 1962, alors qu’il a 74 ans, l’Institut de recherche en médecine traditionnelle chinoise de Shanghai l’invite comme chercheur pour étudier la valeur thérapeutique du dao yin et du tui na dans le traitement des maladies internes. Au début des années 1960, il dirige des séances de Qigong au sanatorium de la route du Hunan.

À cette époque, son disciple Cao Shuwei rédige un manuel sur les 57 positions du Taiji Shen Gong (« cultivation personnelle selon les principes de la Grande Limite »). Ce manuscrit sera entièrement perdu pendant la Révolution culturelle.

1973 : la fin

Pendant les « dix ans de chaos » de la Révolution culturelle (1966-1976), Ye Dami est persécuté comme nombre d’intellectuels et de praticiens des arts traditionnels. Son école est fermée, ses activités d’enseignement interrompues, et il subit publiquement les humiliations infligées aux figures de la culture classique. Déjà âgé, il endure ces épreuves avec dignité mais sa santé en pâtit. Il meurt à Shanghai en 1973, à 83 ans.

L’année suivante, son disciple Jin Weicang publie à titre posthume Rou ke zhai ji quan chuan xin lu — « Notes essentielles sur la transmission de cœur à cœur du Taijiquan par l’Atelier de la Douceur ». Le titre lui-même est un programme : la douceur (rou) qui dompte la dureté est le principe technique cardinal du Taijiquan, mais c’est aussi, chez Ye Dami, une éthique de vie.

Pourquoi son nom a (presque !) disparu

Plusieurs facteurs expliquent l’effacement progressif de Ye Dami dans l’historiographie du Taijiquan :

  • Il n’a jamais publié de son vivant. Ses textes ne sont parus qu’après sa mort. À l’inverse, Chen Weiming, Yang Chengfu, Zheng Manqing ont tous publié des manuels qui sont devenus les références.
  • Il n’a pas émigré. Zheng Manqing à Taïwan puis aux États-Unis, Huang Xingxian en Malaisie, T.T. Liang aux États-Unis : tous ces disciples plus jeunes ont porté leurs maîtres respectifs à l’international. Ye Dami est resté à Shanghai.
  • Il était critique. L’épisode du livre de 1931 a laissé des traces : critiquer publiquement Yang Chengfu, dans le milieu codifié des arts martiaux, n’est pas un acte qui se pardonne facilement.
  • Il a été éclipsé par ses élèves. Zheng Manqing, qu’il a formé avant que celui-ci ne devienne disciple de Yang Chengfu, n’a jamais clairement reconnu Ye Dami comme son premier professeur. Dans ses textes, Ye Dami est désigné comme un simple « collègue » (tong xue). Cette discrétion volontaire — qui n’est probablement pas neutre — a pesé sur la mémoire occidentale.
  • La Révolution culturelle. Beaucoup d’archives, de notes, de transmissions orales ont été perdues.

Ce que Ye Dami a transmis

L’apport de Ye Dami à l’histoire moderne du Taijiquan est triple :

Institutionnel — Il fonde en 1926 la première association portant le nom de « Taijiquan » dans son intitulé. Ce geste de visibilité publique précède et conditionne tout ce qui suivra, y compris l’ouverture de l’Institut Central de Guoshu en 1928.

Technique — Il propose une synthèse Yang + Sun + Wudang jian (+ Zhang Qinlin pour les pratiques internes taoïstes) qui anticipe de plusieurs décennies les recherches contemporaines sur les « arts internes » comme un ensemble cohérent plutôt que comme des styles cloisonnés.

Pédagogique — Il rompt avec la culture du secret intra-familial. Il enseigne à des étrangers à la lignée, à des femmes, à des étudiants venus d’autres écoles. Il considère l’arme — l’épée Wudang — comme partie intégrante du Taijiquan, et non comme un ajout décoratif.

Aucun de ses trois apports n’a été clairement attribué de son vivant. Tous trois structurent aujourd’hui ce que nous appelons le Taijiquan moderne.

Photographie commémorative du deuxième anniversaire de l’Association Wudang Tai Chi Chuan à Hong Kong

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