Les Arts du Taïchi

  • Réflexions du moment

Taï Chi Chuan : Coquille de noix vide… ou art de la grandeur ?

Par Emmanuel


Ce virus est décidément, bien de notre temps… Ses premiers symptômes, très caractéristiques, sont paraît-il l’agueusie et l’anosmie… En clair : plus de goût et plus d’odeur… 

Le Taïchi Chuan a-t-il lui aussi été contaminé ?

Lorsque le confinement-couvre-feu me laisse un peu de temps et que je ne suis pas à rédiger des contenus ou publier des vidéos et autres supports de cours pour votre site préféré, je “surfe” parfois sur différents réseaux, forums et groupes facebook parlant de Taïchi, pour me tenir informé de “l’évolution de la pratique”…

Si parfois, quelques “perles” se laissent découvrir, la plupart du temps on y trouve maintes vaines discussions qui font parfois désespérer sur la nature humaine… déjà bien ébréchée par les temps qui courent.

Le moindre passage vidéo, y est disséqué, analysé, critiqué, chacun y allant de son petit avis pour tirer la couverture à soi… ou pour défendre becs et ongles sa propre chapelle, sa propre méthode, son propre style…

“Ouh là ! C’est pas du taïchi ça, c’est du gongfu !”
“C’est pas du vrai “Cheng man Ching”, le coude, il est pas plié à 91,5 degrés…”
“Me Cheng, moi je sais, y fait pas comme ça”
“Quel manque de Qi ! ca se voit tout de suite à sa main droite” 
“Et pis d’abord, mon maître il est mieux que le tien, na…”
“oui…, alors moaaa môsieur… je fais de la calligraphie… et la philosophie du Tao, moaaa j’connais, et le taïchi c’est pas comme ça… mais je préfère ne pas vous montrer comment moaaa je fais… c’est secret”
etc, etc…

Comme dans la “parabole” des “aveugles tâtant un éléphant” (à méditer ici si besoin : http://am-designthinking-blog.com/fable-indienne-sur-lintelligence-collective-les-aveugles-et-lelephant), ou comme la grenouille au fond de son puits, chacun y va de son petit commentaire péremptoire, perché sur ses certitudes, cependant que le Taïchi Chuan sombre peu à peu dans l’uniformisation stérile des styles, des chapelles, des méthodes… 

Bientôt nous verrons (peut-être est-ce d’ailleurs déjà le cas ?) des méthodes de Taïchi estampillées d’un petit ® “copyright”…  Comme certains grands groupes agro-alimentaires ont déjà commencé à  breveter les graines & semences… Faut bien gagner sa vie… 

Il y a fort à parier qu’aujourd’hui, le Me Cheng Man Ching lui-même, échouerait à être admis dans le cercle fermé des “pratiquants purs et durs du style Cheng” !

Tout comme on ne peut pas breveter le vivant, “parler de Taïchi en termes de styles, c’est faire mourir le Taïchi”, comme disait le Me Chen Shijong, le professeur de notre professeur, qui a d’ailleurs donné à mes yeux l’une des meilleures définitions du Taïchi Chuan : “Un constant changement”.

J’ai relu récemment avec émotion son interview publiée sur notre site, me remémorant les moments passés chez lui à Berlin, en 2004, alors qu’Hérald, notre professeur, nous avait offert la chance de le rencontrer.

Me Chen Shi Jong, ne faisait pas de taïchi… 

Il “était” Taïchi… Je me souviens de lui servant le thé, ou une poêle à la main, à faire cuire des légumes “à la chinoise”… C’était toujours la même chose : “une jambe, droit, doux, délicat, détendu… Je crois qu’il se fichait pas mal de son style ! Mais à aucun moment, par contre, il ne m’a semblé le voir déroger aux principes de l’art… C’est ce sur quoi insiste sans cesse Hérald dans son enseignement… “Quoi que nous fassions, ne dérogeons pas aux principes…”

Qu’est-ce qui distingue un pratiquant de Taïchi d’un pratiquant de ping-pong ? Qu’est-ce qui rend cette pratique plus globale qu’un simple sport, ou qu’un simple passe-temps “bien-être” ? C’est peut-être bien cela… Un pratiquant de Taïchi ne pratique pas le Taïchi, mais met en oeuvre au quotidien les principes de son art, que ce soit au dojo, à la maison, en voiture, au travail… en essayant de ne pas y déroger, quoi qu’il arrive, même si ce n’est pas toujours facile !

Dès lors comment parler de “style” de Taïchi, sans le transformer en coquille vide.

Entendons-nous bien : Il est indispensable de devoir dans un premier temps respecter scrupuleusement une forme telle qu’elle nous est montrée, et pour cela, de respecter un certain “standard”, un certain moule…

C’est cette forme qui va contribuer à… nous transformer (voir notre article “trans-formation”). Mais ce strict respect formel n’est nécessaire que pour nous faire comprendre les principes de la discipline… dont l’objectif final n’est autre qu’une plus grande liberté !

Lorsque je lui évoquais ces querelles de styles, mon professeur m’a répondu avec humour et détachement : “Les gros éléphants ne marchent pas sur le sentier des petits lapins…”

Alors, soyons des éléphants du taïchi, et vivons-le, au lieu de disserter sur ses grands (et petits principes) !

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