Le taïchi… art de combat ou voie du coeur ? …pour tordre enfin le cou à “l’art martial”

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Par Emmanuel


Avant et après chaque séance, nous avons coutume de solliciter les élèves afin de recueillir leurs questions et vérifier si ce qui est proposé est bien transmis/compris…
Lors de l’une de nos dernières séances de la saison, une élève (merci Anne !) nous a donc demandé :

“Je ne comprends pas pourquoi le taïchi, qui prône la douceur, le relâchement, la souplesse, l’écoute et la bienveillance… est appelé “art martial”…
En quoi est-ce un art martial ?”

Certes, la définition officielle fédérale du Taïchi Chuan, le classe parmi les arts martiaux “internes”… pour le distinguer des arts dits “énergétiques” et des arts martiaux “externes”. Mais le terme “art martial” est lui-même assez ambigu…

En effet,
A quoi le terme “martial” se rapporte-t-il ?
Qu’est-ce qui fait de notre discipline un art ?

Nous avons déjà publié plusieurs articles au sujet de l’aspect martial du taïchi et notre école est souvent citée, de par l’expérience de son fondateur Hérald Loygue, comme une référence en termes d’application martiale du Taïchi Chuan… Mais la question continue d’évoluer au fil du temps… Alors attardons-nous une nouvelle fois sur cette thématique…

Qu’est-ce qu’un “art martial” finalement ?
Notre pratique est-elle un art ?
Est-elle martiale ?
Et comment serait-elle à la fois “martiale” et “interne” ?
Avons-nous besoin de pratiquer un art martial, fut-il interne ?

Sun Tzu déjà, au VIème siècle avant J.C, faisait de la guerre un art dans son célèbre ouvrage du même nom.

Alors pourquoi ne pas appeler nos “arts martiaux”, des “arts guerriers” ?

Ca ferait sûrement fuir les élèves…
…ou ferait bien rire un néophyte (ou un boxeur, pratiquant de MMA…) en voyant les “joueurs de taïchi” bouger lentement dans les parcs, ou se pousser les mains, en prétendant faire des “zarmartiaux”…

En chinois, on dit Wushu (Bujutsu en japonais)… cela passe mieux ainsi !
Nous avons déjà évoqué l’étymologie du caractère chinois “Wu” ou (“Bu” en japonais), qui signifie littéralement “arrêter la lance”, et par extension la violence, illustrant ainsi le fait que le but ultime est bien de désamorcer la violence (ou l’agression) avant même qu’elle émerge, là où elle s’enracine, plus que de chercher à “en découdre”… Il s’agit donc plutôt d’un “art de paix” qu’un art de guerre…

Certes, le Taïchi Chuan, comme la plupart des sports de combats et arts martiaux d’aujourd’hui, a des origines “guerrières” puisqu’il remonte très loin dans l’histoire, aux préparations militaires des guerriers pour les champs de bataille…

Mais, au risque de heurter certains lecteurs, peut-on vraiment aujourd’hui, sans rire, dire d’un pratiquant de wushu (ou d’art martial dans son sens large)… qu’il est un “guerrier” ?

Ce n’est pas la discipline, malheureusement, qui fait le guerrier…
Et les vrais guerriers sont généralement peu loquaces à propos de leurs “compétences”…

Les champs de bataille d’aujourd’hui ne sont plus tout à fait les mêmes que ceux d’antan…
La violence certes, demeure… Les évènements internationaux actuels le démontrent encore cruellement : La guerre n’est que tromperies, massacres, désinformation, stratégies, mensonges… C’est sale, sanglant, et on y trouve bien peu de noblesse… quel que soit le camp !
En quoi pourrait-on la considérer comme un art ?

Si l’on essaye de regarder lucidement, avec un certain recul, la plupart des pratiques contemporaines dites “martiales”, on ne peut que constater qu’elles se déroulent dans le cadre bien défini, sécurisé, aseptisé d’une association pour tous (hommes, femmes, enfants) qui a pour but une pratique physique plus ou moins intensive. On est bien loin de la guerre. Pourquoi alors appeler cela “martial” ?

Pour mieux se faire valoir, ou se vendre, certaines disciplines ajoutent parfois le mot “dans la rue”, ou tout autre adjectif qui se rapporte au “réalisme”, à l’efficacité “utlime” pour illustrer le fait que “chez eux, c’est vraiment du sérieux”, un art martial vraiment martial ! Mais si l’on observe les techniques, les méthodes, etc… quelle que soit la pratique, on retrouve quasiment la même chose un peu partout, de façon plus ou moins édulcorée, plus ou moins fluide ou violente : des enchaînements de frappes pieds-poings, de clés, de projections, d’attaques sur des points dits “vitaux”, sur un (rarement plusieurs) partenaire le plus souvent immobile et bien complaisant…

Mais la violence n’est pas la guerre… et s’entraîner quotidiennement à agir violemment ne signifie pas que l’on pourra assurément “s’en sortir dans la rue”.

En fait, comme lorsque nous étions enfants, nous jouons à faire la guerre, à se battre…
On s’imagine héros… mais ce n’est que d’une pièce de théâtre…
Et même si l’on refuse souvent de se l’avouer… on rejoue de façon cathartique ce que l’on a vu dans les films de notre jeunesse, avec Bruce Lee, Jean Claude Vandamme, Steven Seagal ou Chuck Norris (ou les petits nouveaux qui les ont remplacé…) ! On déverse notre trop plein de frustrations quotidiennes, dans un défouloir, s’imaginant preux chevalier invincible !

Même si ce jeu, bien entendu, peut avoir un intérêt… La réalité est souvent toute autre… Et bien que cela semble “injuste” ou scandaleux, notre professeur nous l’enseigne chaque jour : Il nous faut bien réaliser qu’il y a des situations, où quoi qu’il puisse arriver, nous ne pouvons rien maîtriser… quel que soit notre “degré” de préparation…
Et cela vaut pour une agression comme pour de nombreux domaines de notre vie… des plus petites contrariétés, jusqu’à à la maladie ou la mort…

Alors peut-être serait-il préférable de se recentrer sur le noeud du problème, non ?

Faut-il s’entraîner de longues heures, durant plusieurs années dans l’attente (voir parfois l’espoir !) d’une hypothétique agression ?
Pourquoi pas, si cela permet d’entretenir sa santé, de renforcer une certaine confiance en soi (même illusoire), etc…
Mais il y a peu de chances que cela atténue notre peur, notre anxiété, notre violence, notre sentiment d’insécurité (si savamment entretenu par les Médias).
Et il n’est pas certain que ce soit ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui…

Alors peut-être y-a-t-il aussi d’autres objectifs à notre pratique ?

Peut-être n’est-ce pas la violence qui permettra de lutter contre la violence ?

Peut-être une discipline permettant de pratiquer l’acceptation, la fluidité, la douceur et le relâchement (de l’esprit surtout !) permettrait-elle plus efficacement de se sortir de situations difficiles ?

 

Comme l’évoque souvent notre professeur : “Si vous plantez des tomates, il y a de fortes chances qu’il pousse des tomates…”.
Par conséquent, pratiquer avec violence, dans une intention de “self defense” ou de combat… ne nous mènera qu’à la violence, à la peur, la tension, la dureté…
A la paranoïa aussi parfois (ou souvent ?)…

Pratiquer le taïchi dans un but uniquement martial est donc à nos yeux un leurre, ou en tout cas une sacrée perte de temps !

Alors, n’est-il pas temps d’abandonner l’adolescence pour passer à autre chose ?

Que nous propose donc le Taïchi s’il n’est pas un art martial ?

Il nous propose un voyage… intérieur – et c’est en cela qu’on peut l’appeler un art “interne”.
Tout d’abord, apprendre à “utiliser” rationnellement, à mouvoir de façon “efficiente” notre corps, à affiner nos sensations corporelles, nous permet de mieux comprendre son fonctionnement et les dynamiques internes qui génèrent le mouvement.
Peu à peu, nous nous apercevons que les multiples entraves qui gênent le mouvement naturel, spontané, proviennent surtout de notre psychisme, de nos tensions et blocages mentaux. Cette prise de conscience nous amène ainsi peu à peu à nous considérer autrement, à prendre conscience que corps et esprit ne sont pas séparés… que la violence réside en premier lieu, en soi… et nous ouvre alors tout un monde jusque-là inexploré… Et c’est le début d’une belle aventure !

Etudier les “applications” de la forme, n’a d’autre intérêt que d’apprendre à placer correctement le corps, le souffle, l’esprit… Il importe peu qu’elles puissent ou pas… avoir une utilité dans une hypothétique situation d’affrontement… Car là n’est pas l’objet de la pratique…
L’autre, l’altérité, voire l’opposition, n’est là que pour nous faire prendre conscience de nos propres travers, de nos propres oppositions, pour nous aider à libérer les entraves…

Donc, Non ! Le taïchi Chuan n’est pas un “art martial”…

S’il est pratiqué correctement, bien-sûr, il peut avoir son utilité en matière de self-defense… tout comme une fourchette pourrait servir à crever un oeil…
Mais la fourchette, comme le taïchi, servent avant tout à nous nourrir ! Cela n’empêche pas bien entendu, de se faire plaisir de temps en temps, en “jouant à la bagarre”, mais sans se faire d’illusions ni se prendre trop au sérieux, car il ne s’agit là que d’une mise en scène, d’une mise en situation ludique, bien éloignée de la réalité !
En tant que pratique “d’étude et de réalisation de ce que nous sommes”, en tant que “voie du coeur”, (ou encore “voie du ciel”) comme nous l’évoque inlassablement notre professeur… le Taïchi a toute sa raison d’être à notre époque quelque peu tourmentée… En tant qu’art martial, elle représente un anachronisme qui vous apportera bien peu…

Alors pour choisir notre activité de la rentrée…, finalement, la seule question à se poser avant de franchir la porte d’une salle ne serait-elle pas :

“Où te porte ton coeur” ?

Il est aisé de vaincre milles ennemis
cachés dans les montagnes,
mais ô combien difficile de vaincre l’unique
tapis dans ton coeur…

Wang Shu Jen

Pour aller plus loin : Autres publications sur ce thème :

Pourquoi pratiquer le Taïchi Sanshou ?

“L’habileté martiale” du Me Cheng Man Ching…

Article republié : Dian Xue, ou l’art de presser les points vitaux

Article republié : LES PERCUSSIONS DANS L’ART DU TAICHI

“Cette violence qui nous taraude” : L’efficacité du Taïchi Chuan en question…

 

 

 

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